NO-B DAY

Posté le 7 décembre, 2009 dans Liberté d'expression

A Rome

La préfecture de police de Rome ressemble au gouvernement italien actuel et à son petit chef à la chevelure fournie: elle n’a pas peur du ridicule. 1 500 000 manifestants hier de la place Repubblica à celle de San Giovanni pour exiger la démission du gouvernement des mafieux et des arnaqueurs du fisc, des xénophobes et des racistes, des fascistes et des bigots qui revendiquent la présence des crucifix dans les écoles et dans les salles des tribunaux: ce chiffre est peut-être une estimation trop optimiste mais en évaluer le nombre à 90 000 n’est pas seulement une indication excessivement prudente.

Des centaines de milliers de personnes ont défilé hier, 5 décembre 2009, à Rome, démontrant qu’il est possible d’auto-organiser une immense manifestation – plus de trois heures de cortège le long du parcours établi – sans grands partis politiques et sans grandes organisation syndicales. Ce n’est pas vraiment une nouveauté: des journaux de gauche y étaient parvenus en octobre 2007, ainsi que les femmes et leurs mouvements, les précaires du may-day, les travailleurs et les étudiants auto-convoqués, les « sans », pas seulement et pas tant les sans parti, mais les sans toit, les sans travail, les sans droit, tous ceux – et ils sont de plus en plus nombreux – qui ne sont pas ou ne se sentent pas représentés par les institutions, qu’elles soient nationales ou locales. Les partis, du moins ceux qui s’opposent au gouvernement italien actuel au sein et en dehors du parlement national n’étaient pas absents: on a vu les drapeaux de Rifondazione, de l’Italia dei Valori, de Sinistra e Libertà.

La très belle journée d’hier a vu la victoire du pari du peuple d’Internet et la vague violette a été bien visible non seulement en Italie, mais aussi en Europe, en Amérique et même en Australie: reste à savoir si la galaxie des internautes saura rassembler de nouvelles forces, surtout chez les jeunes, autour d’un projet politique cohérent et élaborer avec créativité de nouveaux instruments pour le soutenir de manière durable.

A Paris

Nous étions quelques centaines sur l’esplanade du Trocadéro à répondre à la mobilisation en ligne et pour exiger la démission d’un gouvernement discrédité présidé par un « buffone che non vuol farsi processare » ["bouffon qui ne veut pas se présenter devant la justice", NdT]. A part les couleurs d’un drapeau de Rifondazione et d’un drapeau de l’Arci, la seule couleur, celle de la banderole « Berlusconi dimissioni », des ballons, mais aussi des vêtements, des écharpes, des vestes et des sacs était le violet. Public de tout âge, quelques touristes, pour la plupart des lecteurs de La Repubblica et/ou de Le Monde, des habitués de Annozero et de Report [émissions de télévision, NdT].

Il y eut de nombreuses interventions, de Paolo Flores d’Arcais à de jeunes et moins jeunes qui ont voulu s’exprimer. Les manifestants revendiquaient le retour à la légalité, à la démocratie libérale avec sa Constitution (la meilleure d’Europe selon un des intervenants), son parlement, ses équilibres entre pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.

Nous aurions voulu dire que la Constitution a été trahie par une gauche opportuniste qui avait cru contourner l’article 11 en qualifiant la guerre d’ »action de police internationale », que la démocratie parlementaire avait été mise à dure épreuve par un centre gauche qui avait imposé le système majoritaire à la place du système proportionnel avec l’excuse de la « gouvernabilité », qu’aucun gouvernement de centre gauche n’avait voulu, ou pu, approuver une loi sur le conflit d’intérêts de l’homme d’Arcore, en odeur de mafia depuis les années 80, que ce même centre gauche n’avait rien su faire d’autre, quand il était au pouvoir, que de singer le libéralisme économique le plus effréné, en bradant les services publics et en contribuant à précariser encore plus le travail.

Nous aurions voulu crier que la démocratie bourgeoise n’est qu’un simulacre de démocratie pour les millions de personnes qui n’ont pas de travail – auxquelles s’ajoutent les titulaires des 600 000 emplois supprimés cette année et autant qui seront supprimés l’an prochain – ou qui travaillent de temps en temps, payés peu et mal, pour ceux qui ne peuvent accéder à une formation professionnelle correcte et même à une simple scolarité, pour ceux qui ne peuvent se payer les soins médicaux – 60% des Italiens payent de leur poche les consultations de spécialistes – pour les vieux qui survivent avec moins de 500 euros par mois, pour ceux qui ne peuvent pas payer le loyer d’un logement social, du reste introuvable, ou les mensualités d’un prêt pour en acheter un, pour les millions de pauvres qui n’ont aucun revenu, pour tous ceux qui travaillent au noir – de 20 à 30% de l’économie italienne est, c’est un euphémisme, souterraine – non par choix mais victimes d’un chantage, pour les 4 millions de migrants qui produisent 10% du PIB italien et sont très souvent traités comme des esclaves dans les villes et dans les campagnes.

Nous voulions dire notre dégoût d’un gouvernement qui a été le seul en Europe à applaudir à la victoire des racistes en Suisse lors du récent référendum « contre les minarets », un gouvernement dont le président représente dignement les Italiens qui ne paient pas leurs taxes (150 milliards d’euros par an), c’est-à-dire le gros des professions libérales, des commerçants, des patrons de petites et grandes entreprises et tout aussi dignement ceux qui ont un second travail, étant donné qu’il est le plus « malin » de tous ceux-là, de tous ceux qui ont rempli la Botte de maisons et d’entrepôts construits abusivement pour ensuite les faire amnistier, tous ceux qui ont exporté les capitaux (au moins 500 milliards d’euros) fruits du travail de millions et de millions de personnes qui paient leurs taxes par retenue à la source, pour les faire périodiquement revenir grâce à d’opportuns boucliers fiscaux (Silvio Berlusconi est titulaire d’une dizaine de sociétés domiciliées dans des paradis fiscaux).

Nous aurions pu faire de la publicité à notre minuscule cercle Carlo Giuliani de Rifondazione et à l’association du même nom, ici à Paris, ainsi qu’à notre site Internet sur lequel nous écrivons ces lignes, mais nous n’en avions pas envie et avons préféré bavarder avec les manifestants et avec les rares journalistes français curieux de savoir ce qui se passait.

En revanche, nous avons été heureux du voisinage de tant de nos concitoyens animés du sincère désir de se libérer du « nano protetto dal lodo Alfano » [nain protégé par le projet de loi Alfano, NdT], cherchant à mettre en valeur ce qui nous unit et laissant de côté, pour le moment, ce qui nous sépare: la sensation que Berlusconi, plutôt qu’une anomalie du système démocratique italien, est un pur produit de ce système qui, pour sortir de la crise économique, finance ces messieurs et les banques qui l’ont provoquée et qui provoqueront les prochains désastres.

Mais à Paris, comme à Rome, le ciel était de plus en plus bleu, au moins dans la chanson de Rino Gaetano, diffusée à pleins tubes pour le plus grand plaisir de ceux de sa génération et de ceux de la génération successive, unis par un même rêve, celui du vieux slogan « Dans notre cœur nous rêvons, Berlusconi en prison!« 

Giustiniano Rossi

traduit de l’italien par marieclaude

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