LA PREMIERE REPUBLIQUE NOIRE

Posté le 24 janvier, 2010 dans Catastrophes

1264356380Haïti, dans les Grandes Antilles, un tiers de l’île Hispaniola dans sa partie occidentale (28 000 km2), compte 8 300 000 habitants (donnée de 2005), tandis que 2 millions vivent à l’étranger. 80% de ses habitants survivent en dessous du seuil de la pauvreté, un Haïtien sur 4 souffre de sous-alimentation, le chômage touche 65% de la population active et 54% vivent dans la pauvreté la plus absolue. En 1804, la Révolution haïtienne (1791-1803) conduite par Toussaint Louverture – malgré son arrestation et sa déportation en France en 1802, où, enfermé dans une forteresse, il allait mourir moins d’un an plus tard (de congestion pulmonaire, dans une cellule équipée de deux cheminées…) – avait contraint l’armée commandée par le beau-frère de Napoléon, le général Leclerc, chargé de rétablir l’esclavage aboli en 1973, à quitter l’île. Jean-Jacques Dessalines, vainqueur de la bataille décisive de Vertières, lui avait rendu le nom originaire de Haïti en honneur des peuples Arawak, Caraïbes et Tainos, au moins 100 000 personnes à la fin du 15ème siècle, exterminés en moins de vingt ans par les Espagnols et remplacés à partir de 1517, par des esclaves noirs déportés d’Afrique.

Le poids de trois siècles d’exploitation de la terre et des êtres humains, auquel s’ajoute celui de la dette contractée par le pays, d’abord avec la puissance coloniale – 150 millions de francs-or (ramenés à 90 millions en 1838) prétendus par la France pour « concéder » l’indépendance à l’île en 1825 – puis avec les pays occidentaux – 1,2 milliards de dollars – a provoqué la déforestation et la ruine du pays qui était, dans les années 1790, la colonie la plus riche d’Amérique, grâce aux immenses profits de l’industrie sucrière et de celle de l’indigo obtenus par le travail de 400 000 esclaves noirs, dix fois plus nombreux que les Blancs qui les traitaient comme des bêtes.

Entre 1957 et 1986, la famille Duvalier, Papa Doc, avec ses escadrons de la mort, les tontons macoutes, et Bébé Doc organisent un régime néofasciste qui cause des dizaines de milliers de morts et de disparus, la fuite des cerveaux et la dilapidation du contenu des caisses de l’Etat que Bébé Doc prend le soin de vider quand, chassé en 1986, il déménage avec sa famille dans un exil doré, d’abord dans une villa sur la Côte d’Azur, puis au château de Théméricourt dans le Val d’Oise, ensuite sur les Champs-Elysées, à l’hôtel Marriott, appartenant à Al Fayed (qui n’a pas oublié qu’il doit à Papa Doc ses premiers millions) et enfin, on ne sait où, pas loin de Paris.

Jean-Bertrand Aristide est élu président en 1990, puis, renversé et contraint à l’exil par un coup d’Etat fomenté par les USA suivi de trois ans de terreur, il revient à Haïti en 1994 à condition d’accepter un programme libéral nommé par les Haïtiens « plan de la mort » qui achève de ruiner le pays. En 1996 est élu René Garcia Preval, ex premier ministre de Aristide. Ce dernier est réélu en 2001, mais trois ans plus tard, en 2004, il doit quitter l’île, peut-être définitivement. En 2006, Préval est réélu et est toujours en fonction.

La démission et l’exil de Aristide sont la conséquence d’une violente campagne interne et internationale contre lui, lui qui avait suscité, 15 ans auparavant, d’immenses espoirs chez les pauvres et chez les opposants survivants du régime des Duvalier mais n’avait jamais été accepté par les pouvoirs forts, par le haut clergé et par la caste politique haïtienne qui ont tout fait pour boycotter ses gouvernements et priver les plus pauvres des Haïtiens de l’espoir de participer à la vie politique de leur pays, comme citoyens de plein droit.

La France, inflexible avec les sans papiers, l’est beaucoup moins avec Jean-Claude Duvalier, lui aussi sans papiers mais en possession d’arguments sûrement persuasifs, comme tant d’autres gentilshommes provenant des ex colonies, les mains tachées de sang et le portefeuille bien rempli du contenu des caisses de leur pays, comme Jean-Bedel Bokassa, président de la République centre-africaine et empereur sous le nom de Bokassa 1er, de 1966 à 1979, accueilli par la France à Hardricourt dans les Yvelines dans les années 80 ou comme Mobutu Sese Seko, amoureusement soigné dans un hôpital parisien en 1997, avant de mourir à Rabat.

Les catastrophes naturelles frappent régulièrement Haïti: en 2008, quatre cyclones se sont déchaînés sur l’île et le 12 janvier dernier un tremblement de terre a provoqué des centaines de milliers de victimes et des millions de sans toit dans un pays où les mandats envoyés par les émigrés représentent ¼ du PIB et le double de la valeur des exportations, où manquent les investissements, les infrastructures, où l’inflation est élevée et le déficit commercial important et où plus d’un tiers des travailleurs sont employés par l’ agriculture (café, cacao, sisal, coton, mangues, maïs, riz, fruits, difficiles à exporter étant donnée la concurrence internationale) tandis que l’industrie est concentrée dans la capitale, Port-au-Prince, où sont produits, ou plutôt étaient produits, des composants électroniques, du textile, des balles de baseball.

Cette situation n’est pas le fruit du hasard ou du destin mais la conséquence du massacre des populations indigènes par les colonisateurs, du déracinement de la végétation locale pour la remplacer par des cultures susceptibles de produire d’immenses profits pour ces derniers, les mêmes qui, après avoir exterminé les peuples autochtones ont déporté vers Haïti, comme vers les autres colonies, des dizaines de millions d’esclaves venant d’Afrique, condamnant ce continent à un avenir de misère.

Les immenses capitaux accumulés au cours de siècles d’exploitation des esclaves africains ont servi à financer la recherche scientifique et la révolution industrielle des pays colonialistes mais les Haïtiens qui ont cofinancé le développement de la France et en sont donc les créditeurs ont dû payer leur indépendance et continuent à la payer, comme tous les pays colonisés par les grandes nations industrielles occidentales, sous forme d’intérêts sur des prêts qu’ils ont déjà largement remboursés.

Aujourd’hui, la France et les USA sont bien présents dans la course à la solidarité avec les Haïtiens victimes du tremblement de terre, une course qui, à chaque catastrophe « naturelle », mobilise la communauté internationale et en particulier le cercle médiatique des pays occidentaux, mais n’empêche pas le retour au statu quo précédant, une fois passée l’urgence: bizarre que les USA, capables de mobiliser en quelques jours une armée de 10 000 hommes et la logistique coûteuse qui va avec, ne soient pas en mesure de construire dans leur pays les ouvrages d’infrastructure nécessaires à protéger, par exemple, la ville de La Nouvelle Orléans ou à venir efficacement en aide à sa population.

Tous ces Gis n’auraient-ils pas l’intention de rester sur le territoire haïtien, comme à Guantanamo, pour montrer l’inutilité des forces de l’ONU, ou comme ils l’avaient déjà fait entre 1915 et 1934, étant donné que la politique étatsunienne considère les pays qui font partie du continent américain comme leur propriété? Plus de 50 ans d’embargo imposé à Cuba démontrent combien il est dur de se libérer de la tutelle d’un tel voisin et, en général, des conséquences du colonialisme.

Giustiniano Rossi
traduit de l’italien par marieclaude


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