L’AFFICHE ROUGE

Posté le 20 février, 2010 dans Histoire, Pour ne pas oublier

Quatre des membres du groupe Manouchian – Celestino Alfonso, Roger Rouxel, Robert Witchiz, Wolf Wajsbrot – vivaient et travaillaient à Ivry-sur-Seine, commune administrée par le PCF depuis les années 20; le groupe était constitué de 23 partisans communistes – 8 Polonais, 5 Italiens, 3 Hongrois, 1 Espagnol, une Roumaine et un Arménien – condamnés à mort et fusillés (tous sauf une, la Roumaine Olga Bancic, décapitée le 10 mai 1944 à Stuttgart) le 21 février 1944 au fort du Mont Valérien où fut érigé le 20 septembre 2003 un monument à la mémoire de tous les résistants et otages qui y furent tués.

Le groupe était dirigé par un Arménien, Missak Manouchian, né en 1906 et arrivé en France à l’âge de vingt ans: entre 1915 et 1918, le gouvernement turc avait exterminé 2 millions d’Arméniens parmi lesquels se trouvait son père (sa mère était morte tout de suite après, de maladie et de faim). Ce génocide fixé dans sa mémoire le rapprochera plus tard de ses camarades partisans juifs, rescapés des pogroms, puis de la rafle du Vel d’Hiv’ à Paris en juillet 1942, des patriotes espagnols qui s’étaient battus contre Franco soutenu par ses alliés nazis et fascistes et des antifascistes italiens réfugiés en France. Manouchian, poète depuis qu’il est un enfant, apprend en France le métier de menuisier et trouve le temps de faire des études en fréquentant les universités ouvrières créées par la CGT, fonde deux revues littéraires, devient rédacteur du journal du Comité de secours à l’Arménie et adhère au Parti Communiste Français qui lui confie en 1943 la direction du groupe qui passera à la postérité sous le nom de groupe Manouchian.

En 1942, les organisations de partisans, dont certaines opèrent en région parisienne depuis l’été 1940, sont exterminées par la police française et par la gestapo; seuls – ou presque – restent actifs, à côté des organisations de la Résistance spécialisées dans les informations, les groupes armés de la FTP-MOI (Francs Tireurs Partisans – Main d’œuvre Immigrée), 65 résistants qui pour la plupart n’ont pas la nationalité française, traqués par 200 inspecteurs des Brigades Spéciales du service information de la Préfecture de Police et bien sûr par la gestapo. Ce sont eux – et parmi eux, les 23 du groupe Manouchian – qui, en 18 mois, de juin 1942 à novembre 1943, réalisent 229 actions contre les occupants, une tous les deux jours. L’action la plus spectaculaire a lieu le 28 septembre 1943, quand quatre membres du groupe Manouchian (Celestino Alfonso, Spartaco Fontano, Léo Kneler e Marcel Rayman) abattent rue Pétrarque, dans l’élégant 16ème arrondissement, le général des SS Julius Ritter, responsable de l’expédition de 500 000 Français en Allemagne pour le STO.

Tentant vainement de discréditer le groupe et la Résistance toute entière, les occupants nazis et leurs alliés du régime de Vichy organisent après l’arrestation de Manouchian et de ses camarades en novembre 1943 une campagne « publicitaire » macabre, en imprimant et faisant placarder 15 000 affiches rouges sur lesquelles figurent, en-dessous du slogan « DES LIBERATEURS? LA LIBERATION PAR L’ARMEE DU CRIME! », les photos, les noms et les actions de 10 partisans soigneusement choisis (5 juifs polonais, 2 juifs hongrois, 1 communiste italien, 1 « rouge » espagnol, 1 « chef de bande » arménien). Six photos d’attentats ou de destruction figurent en outre sur les affiches, reproduisant les actions dont les partisans sont accusés: sa conception globale vise à présenter ces résistants qui, bien que n’ayant pas la nationalité du pays qui les a accueillis combattent pour lui, comme des criminels, des terroristes assoiffés de sang (la propagande nazie insiste sur le fait que presque tous les membres du groupe sont des étrangers, en majorité juifs).

Mais l’initiative aboutit à un résultat opposé au but recherché: le peuple français ne se laisse pas abuser par la propagande nazie et se resserre au contraire, avec un courage renouvelé, autour de la Résistance. 500 000 partisans finissent par racheter tous ceux qui, pendant plus de quatre ans, avaient collaboré avec l’occupant dans le cadre du régime de Vichy conduit par le maréchal Pétain (le groupe Manouchian fut arrêté par la police française) ou ceux qui étaient restés spectateurs en attendant un avenir meilleur. S’inspirant de la lettre que Missak Manouchian adressa à sa femme avant son exécution, le grand poète Louis Aragon écrivit en 1955, à l’occasion de l’inauguration de la rue du Groupe Manouchian dans le 20ème arrondissement de Paris, un poème inoubliable qui fut mis en musique et interprété par Léo Ferré en 1959.

A une époque comme la nôtre, où les héritiers et les disciples des nazis tentent une révision de l’histoire qui cache et fausse aussi bien le rôle joué par la droite, protagoniste et/ou complice des auteurs de saccages, de tortures et de massacres avant et durant la Deuxième Guerre Mondiale que l’action des partisans – pour la plupart communistes, mais aussi socialistes, catholiques, radicaux et sans parti – qui se sont battus contre elle, les armes à la main, en France, en Italie et ailleurs, il est important de cultiver la mémoire du groupe Manouchian et de l’Affiche Rouge.
Le colonialisme et l’impérialisme (l’ancien et le nouveau) avec leur corollaire de mort et de destruction sont encore aujourd’hui « justifiés » dans de nombreuses parties du monde par la lutte contre le terrorisme; la protection des intérêts géostratégiques des grandes puissances est présentée comme l’exportation de la démocratie; les détenteurs des armements les plus meurtriers et les plus sophistiqués tentent d’en garder le monopole et accusent de terrorisme leurs victimes qui cherchent à se défendre avec les armes du désespoir; bien souvent, dans l’Occident opulent, les étrangers, les migrants, la MOI d’aujourd’hui, sont traités comme des bêtes, sans autre droit que celui d’être exploités, tels de modernes esclaves.

L’un des plus jeunes partisans du groupe Manouchian, Rino Della Negra, ouvrier et footballeur amateur au Red Star de Paris, né en 1923 à Vimy (Pas-de-Calais) de parents italiens, arrive à Argenteuil en 1926 et travaille aux usines Chausson d’Asnières depuis 1937 quand, en février 1943, au lieu de partir pour l’Allemagne au STO, il entre au groupe FTP-MOI. Il y participera à l’exécution du général von Apt rue Maspero le 7 juin 1943, à l’attaque du siège central du parti fasciste italien rue Sédillot le 10 juin 1943, à l’attaque contre la caserne Guynemer à Rueil-Malmaison le 23 juin 1923 et à l’attaque d’un convoyeur de fonds allemand le 12 novembre 1943, au cours de laquelle il sera arrêté.
Le plus âgé, Emeric Glasz, né en 1902 à Budapest, mécanicien hongrois communiste, est contraint à émigrer en France en 1939. Il est volontaire en 1940, puis, démobilisé après l’armistice, il reprend le travail et se bat dans la Résistance, d’abord dans les GSD (groupes de sabotage et de destruction) puis dans les FTP-MOI et enfin dans les groupes de « dérailleurs ». Il est arrêté le 17 novembre 1943.

Tous les deux sont morts parce qu’ils étaient conscients que la lutte contre le nazisme, le fascisme et leur idéologie dans toutes ses variantes n’a pas de frontières.

Giustiniano Rossi

traduit de l’italien par marieclaude

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