Piero Gobetti

Posté le 23 février, 2011 dans Histoire

Dimanche 20 février, un petit groupe de camarades de la toute jeune section parisienne de l’A.N.P.I. « Carlo e Nello Rosselli » s’est rendu à la 94ème division du cimetière du  Père Lachaise pour y déposer un bouquet de fleurs sur la tombe de Piero Gobetti, mort à Neuilly-sur-Seine le 15 février 1926 des suites des agressions dont il fit l’objet de la part des bandes fascistes de Turin et en particulier de celle dont il avait été victime le 5 septembre 1924, quelques mois après le meurtre de Matteotti.

Gobetti est l’enfant d’une ville, Turin, capitale industrielle de l’Italie au début du XIX° siècle, l’endroit où l’aile gauche du parti socialiste et celle du syndicat étaient les plus fortes, le cœur du mouvement d’occupation des usines qui avait, en 1919-1920, tellement ébranlé le pouvoir économique et politique qu’ils avaient déchaîné contre les travailleurs les assassins fascistes qui avaient tué des dizaines de syndicalistes, le premier de tous étant le secrétaire de la FIOM [Syndicat des Métallurgistes, Ndt], Pietro Ferrero, traîné derrière un camion jusqu’aux pieds du monument à Vittorio Emanuele, où il avait été achevé.

Voici ce que Piero Gobetti pensait de ce mouvement d’occupation : « Nous sommes ici en pleine révolution. Je suis avec sympathie les efforts des ouvriers qui construisent réellement un monde nouveau…Il s’agit d’une véritable et grande tentative de réaliser non pas le collectivisme mais une organisation du travail dans laquelle les ouvriers ou au moins les meilleurs d’entre eux soient ce que sont aujourd’hui les industriels ». Pour Gobetti, le mouvement ouvrier est une « valeur nationale », la nouveauté, venue de Russie, consiste dans le fait que « le peuple devient Etat. Aucun préjugé de notre passé ne peut nous empêcher de voir le miracle. Ce miracle, les libéraux ne l’auraient pas fait, des marxistes ne peuvent pas le faire. Le mouvement ouvrier est une affirmation qui a transcendé toutes les prémisses. C’est le premier mouvement laïque d’Italie. C’est la liberté qui s’instaure ».

Gobetti qui avait connu Antonio Gramsci et collaboré, comme critique de théâtre à « L’Ordine Nuovo » [L’Ordre Nouveau, Ndt], la revue fondée et dirigée par celui-ci, fonda, le 12 février 1922, « Rivoluzione liberale», une revue qui durera moins de trois ans, jusqu’au 8 novembre 1925, date de parution du dernier numéro, un sort partagé par – entre autres – « Il Caffé », la revue milanaise de Bauer, Parri, Gallarati Scotti, Arpesani, Borsa et Sacchi (dernier numéro mai 1925) et par « Non Mollare » [Ne pas lâcher, Ndt], la revue florentine de Salvemini, Ernesto Rossi et des frères Rosselli (dernier numéro octobre 1925).

La base de la pensée de Gobetti est le binôme justice et liberté : égalité comme mythe, comme direction pour une société meilleure et liberté dans la pratique quotidienne, dans les institutions, dans les règles de la vie civile et politique, liberté signifie aussi égalité devant les lois, refus de toute faveur, de tout privilège, refus du familisme dans tous ses aspects jusqu’à la connivence maffieuse, elle est donc éducation à une façon civile et tolérante de vivre ensemble. Sans l’appui et la conviction d’un grand mouvement politique populaire, l’éducation à la liberté ne peut devenir patrimoine commun.

Gobetti représente l’élan vers un changement profond des classes dirigeantes, au-delà de la fermeture oppressive de la vieille classe libérale qui en unifiant le pays par le haut avait exclu les classes subalternes de l’Etat et du cercle de la société civile, cristallisant les structures de civilisation précapitaliste, les privilèges corporatifs et territoriaux, les inégalités de classe. C’est là que creuse le bistouri de Gobetti. Délimitant, dans le sillage de Salvemini, le cadre  de ce que Gramsci appellera le « pacte scélérat » entre la nouvelle bourgeoisie industrielle du Nord, protégée par l’Etat et les vieilles classes parasites du Sud, s’accommodant d’un projet d’unification nationale qui condamnait le Sud du pays à être un marché passif de produits manufacturés et un réservoir de main d’œuvre.

La division entre les forces libérales, catholiques et socialistes est le terrain sur lequel peut progresser le fascisme, un moderne régime réactionnaire de masse qui laisse filtrer au sommet des couches moyennes émergentes, dans le cadre d’un compromis historique avec l’industrie, la monarchie et l’Eglise. Et qui divise et comprime vers le bas les classes subalternes. Gobetti décrit cette « modernisation réactionnaire » comme « autobiographie d’une nation » : un terrifiant mélange de populisme, d’antiparlementarisme et de traditionalisme rétrograde renforcé par une nouvelle classe moyenne, pleine de ressentiment et étrangère aux institutions, perçues comme des ennemies.

Selon Gobetti, la défaite du Risorgimento en tant que réforme libérale a produit le fascisme, symptôme d’une Italie restée précapitaliste, manquant d’élites capables d’assumer les responsabilités d’une véritable classe dirigeante. En Italie, la bourgeoisie se soumet à la tutelle de l’état pour protéger ses privilèges acquis de classe dominante et échappe à ses devoirs de classe dirigeante. Favorisé par l’inertie et par la complicité des dirigeants « libéraux » et de la Maison royale, le fascisme marche vers la conquête du pouvoir et Gobetti ne se fait aucune illusion : pas de compromis possible avec le fascisme, pas d’espoir de le voir se rallier à la cause « démocratique ».

Parmi les protagonistes du Risorgimento, Gobetti apprécie Cavour pour son pragmatisme et surtout Cattaneo (élu au parlement, il avait renoncé à y entrer car, républicain, il se refusait de prêter serment devant le roi) qui « s’opposa non pas à l’unité mais à l’illusion de résoudre par le mythe de l’unité tous les problèmes qui ne pouvaient au contraire que se comprendre dans leur spécificité autonome, régionale [...] », une conception de l’Italie fédérale à des années lumière du fédéralisme déjanté de la Ligue Nord, parti réactionnaire, xénophobe et raciste en progression constante dans l’Italie d’aujourd’hui.

Dans l’Italie de 2011, où Turin et Fiat continuent à être le centre de la lutte de classes, après la tentative de son PDG d’effacer le contrat national de travail et la présence syndicale dans l’usine des syndicats libres, les éléments essentiels de l’actualité de la pensée de Gobetti sont l’exclusion de tout compromis avec le fascisme, la recherche de l’unité entre les forces antifascistes, la nécessité de la laïcité de l’Etat, le choix d’élections à la proportionnelle, la fonction souveraine exercée par les citoyens contribuables, éléments précieux dans un pays où règne une loi électorale dévastatrice, où la gauche continue à se diviser, où le transformisme d’une bonne part de celle-ci imagine des alliances transversales qui englobent les post-fascistes et les néo-fascistes de la Ligue Nord, où un juge est éloigné de la magistrature pour avoir prétendu au retrait du crucifix des salles de justice, où 85% du revenu fiscal provient du travail salarié et où des citoyens sont massacrés par les forces de l’ordre dans l’indifférence du personnel médical et des gardiens de prison.

Giustiniano Rossi (président de la Section A.N.P.I. de Paris “Carlo e Nello Rosselli”)
traduit de l’italien par mcr.

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