MIRKA

Posté le 3 avril, 2011 dans Histoire

Le 22 janvier dernier s’est éteinte à Parme, à l’âge de 86 ans, Laura Polizzi, une femme symbole de la Résistance italienne. La section « Carlo e Nello Rosselli » de l’Association Nationale des Partisans d’Italie de Paris lui rend hommage en republiant quelques interviews réalisées par le groupe Projet Résistance Erlangen (RFA).

La mort de Mirka nous attriste beaucoup. Nous avons eu la chance de la connaître, de l’apprécier, de l’aimer lors de plusieurs rencontres à l’ANPI de Parme, sur les chemins des partisans et à l’occasion de nombreuses visites à son domicile. Nous l’avons rencontrée pour la dernière fois le 25 avril 2009. La cohérence avec laquelle elle s’est battue toute sa vie pour l’égalité nous a impressionnés. Nous lui sommes reconnaissants de ce qu’elle nous a transmis et nous nous souviendrons toujours d’elle comme d’une femme forte, une combattante pour un monde différent, antifasciste.

Groupe Projet Résistance de Erlangen/Nuremberg

Laura “Mirka” Polizzi

Une vie entière de Résistance  antifasciste

Laura “Mirka” Polizzi a consacré sa vie à l’antifascisme. Elle entra dans la Résistance sous le nom de bataille de « Mirka ». Même après la guerre, le travail antifasciste et l’engagement pour l’égalité demeura au centre de sa vie. Elle est morte le 22 janvier 2011, à l’âge de 86 ans, dans sa demeure de Parme.

« Entrer dans la clandestinité, c’était comme une promotion »

Laura « Mirka » Polizzi était commissaire politique durant la Résistance

Laura Polizzi vient d’une famille antifasciste de Parme. Elle entra dans la Résistance sous le nom de « Mirka ».

« J’ai rejoint la Résistance quand je n’avais pas encore 18 ans. Comme toutes les jeunes filles, j’aspirais à bien autre chose qu’à la guérilla. Mais le 25 juillet, chute du fascisme italien, il n’y a pas de doute que les discussions dans la maison de mes parents m’ont influencée. »

Le père de Laura est menuisier, la famille est pauvre. Toutefois, il y a à la maison de nombreux livres, surtout ceux que le fascisme interdit. Deux de ses oncles sont inscrits au parti communiste, Laura Polizzi connait les visites en prison. Mais elle reçoit un refus quand elle veut entrer dans la Résistance.

« J’ai demandé aux hommes de ma famille si je pouvais participer. On m’a répondu que non. J’étais une gamine. Oncle Remo disait avec gravité : ‘Nous y sommes déjà, nous, n’entrainons pas d’autres membres de la famille’ ».

Mais elle ne renonce pas et continue à tarauder les hommes de la famille. Jusqu’à ce que son oncle dise : je vais faire ton instruction politique. « Il m’enseigna l’histoire du communisme, l’économie et ainsi je devins communiste. L’autre oncle avait moins de scrupules et me donnait de petites missions illégales pour porter des choses à tel ou tel camarade. Arriva le mois de septembre. Mon oncle m’emmena à la rivière et me montra un pistolet, le prit en main, le chargea, le déchargea et me dit : « Tu auras très vite à t’en servir car nous devrons bientôt prendre les armes »

Il a raison. Le 8 septembre 1943, les troupes nazies entrent en Italie. A Parme, presque tous les partis appellent la population réunie à la résistance contre l’occupation allemande. Laura Polizzi se trouve, elle aussi, Piazza Garibaldi. « Tout d’un coup, on entend une détonation, peut-être n’était-ce que l’éclatement d’une chambre à air. Mais tous ceux qui, un instant auparavant, se disaient prêts à la lutte, s’enfuient terrifiés. Je suis prise d’une colère spontanée et grimpe sur le monument à Garibaldi d’où les hommes avaient parlé et je m’adresse à la foule. Je parle, j’invite les jeunes filles et les femmes et je crie : ‘Alors, il y a un instant vous avez promis de vous battre et maintenant vous fuyez et vous avez peur ? Moi, je n’ai pas peur et moi aussi je suis une jeune fille !’ Les gens s’arrêtent stupéfaits. Oncle Porcari m’embrasse et dit : « Maintenant, tu dois entrer dans la Résistance ».

C’est ce qu’elle fait sans attendre. Le jour, elle continue à travailler comme vendeuse dans un magasin de chaussures. En même temps, elle est estafette pour les partisans et pour le parti communiste. Elle travaille pour la propagande antifasciste et fonde le « Groupe de défense des femmes » de Parme. « Pour moi, cette activité n’a pas duré, car aux premiers jours de février 1944 – entretemps j’avais eu 18 ans – une femme m’a dénoncé à la police. J’ai dû déplacer mon activité politique dans une autre région, j’ai dû entrer dans la clandestinité. J’ai changé de nom et reçu des faux papiers. J’ai quitté ma famille, ma ville, mes camarades et je fus envoyée d’abord à Piacenza, puis à Reggio Emilia. » Aujourd’hui elle pense qu’elle y a beaucoup appris et qu’elle y a grandi politiquement. Laura Polizzi devient dirigeante des groupes de défense de la femme et est en contact avec la direction de la Résistance politique de la province de Reggio Emilia.

Je voulais combattre, aller dans le maquis

« Comment c’était cette vie clandestine ? Beaucoup de camarades qui venaient d’autres régions, comme moi, n’avaient pas de domicile fixe. Nous avions des faux-papiers, un nom de bataille différent de celui des papiers. Nous dormions et nous mangions dans des maisons mises à notre disposition par des combattants non clandestins. Le matin nous ne savions pas où nous allions dormir le soir.
Mon travail était très important. Mais pour moi, c’était toujours trop peu. Je voulais combattre, je voulais aller dans le maquis. Et j’en fis la demande, en même temps qu’un autre jeune qui dirigeait le mouvement de la jeunesse ».
Sans succès. Il y fut autorisé, mais pas elle. Mais il lui confia le mot de passe et Mirka partit de son propre chef, sans la bénédiction du parti. Après deux jours de marche, elle rejoint d’autres partisans là où ils étaient tous interrogés par le commissaire politique. « Quand ce fut mon tour, il me demanda : ‘Qui t’envoie ?’ J’ai dit la vérité, car je savais qu’on ne plaisante pas avec le parti. Il me regarda et me dit :’Pour ton courage tu mérites d’être décorée mais pour avoir abandonné la place que l’on t’avait assignée tu devrais être fusillée. »

Laura Polizzi ne fut pas fusillée. Après un long va-et-vient, elle peut rester et devient même – à 18 ans – commissaire politique car elle a plus de culture et d’expérience politique que la plupart des autres. Selon les données officielles, 512 femmes ont occupé le poste de commandant ou de commissaire. Laura Polizzi est l’une d’elles. « Comme commissaire politique, j’avais pour mission de soutenir les camarades politiquement et moralement, des jeunes qui avaient rejoint la Résistance surtout par refus du fascisme et du nazisme. Mais ils n’avaient reçu aucune base ou instruction politique, ils ne savaient rien, vraiment rien en matière de politique. Sous le fascisme, on n’apprenait rien, c’était une dictature. Ce que j’avais appris à Reggio auprès de mes oncles et des camarades me servit à ce moment-là avec les partisans. J’ai fait là-bas ce que tous ont fait, j’ai pris part aux combats, aux actions armées, etc. »

« A cette époque, nous avons appris à haïr »dit aujourd’hui Laura Polizzi. « Comme commissaire, je devais aussi trouver les espions, les interroger. Je n’ai pas utilisé les méthodes des Allemands, toutefois au cours de ce travail, je n’ai jamais éprouvé ce que l’on dit des femmes, qu’elles sont molles et sensibles ».

Par la suite, le commandant et elle tombent amoureux l’un de l’autre. Au début, cela ne dérange personne, puis le parti s’en offusque. « Sur la base de la morale de l’époque du parti communiste il était insupportable que deux commandants en guerre, amoureux l’un de l’autre, aient une relation. Il fallait trouver une solution. Je devais quitter la formation et revenir à mon emploi précédent dans la plaine ou bien je pouvais rester dans le maquis mais seulement à l’extérieur du commandement et y diriger les estafettes et les femmes. Tous  n’étaient pas d’accord mais tous considéraient comme sans importance le fait que nous soyons amoureux. Effectivement, cela n’avait jamais eu aucune conséquence. Mais la direction du parti ne me laissait que ces deux possibilités, au choix. Je trouvais cela absolument injuste. Mais je n’aurais jamais accepté de rester dans le maquis sans exercer ma tâche de commissaire politique. Je me suis donc décidée à revenir dans la plaine et d’y diriger les femmes, comme je l’avais déjà fait. »

Commandement pour deux détachements des groupes de défense des femmes

Coup sur coup, Laura Polizzi apprend que sa mère, son père puis sa jeune sœur ont été arrêtés et que son frère, partisan lui aussi, a été blessé. « Je portais en moi une haine de plus en plus grande et si auparavant je me battais à 100%, je m’engageais alors à 200% pour la Résistance. La lutte dans le maquis m’avait fortifiée, m’avait rendue plus résistante ».

Les Allemands non plus n’ignorent pas son rôle dans la Résistance. Elle est recherchée, la police découvre ses traces, le cercle se resserre de plus en plus autour d’elle. « Un matin, la maison où je dormais souvent est même encerclée, heureusement je ne m’y trouvais pas à ce moment précis. C’est une chance que j’ai pu être transférée à Milan car sinon je ne serais pas là aujourd’hui. J’entrai dans la Résistance milanaise et pris le commandement de deux détachements des groupes de défense de la femme. Là, les missions étaient les mêmes mais c’était aussi une nouvelle expérience pour moi. En effet, dans la région de Reggio Emilia j’avais travaillé parmi les paysannes, à Milan j’avais à faire avec les ouvrières, j’agissais dans les usines,  je procédais à des actions clandestines avec les ouvrières. »

A Milan, Laura Polizzi participe à la Libération. Mais elle ne parvient pas à vraiment s’en réjouir. Le jour même, une camarade, son amie, est tuée et elle est sans nouvelles de son compagnon dans le maquis. Elle ne sait rien non plus de sa famille, arrêtée et déportée en Allemagne.

« Les uns après les autres, les membres de ma famille sont revenus. D’abord ma mère, qui a raconté comment elle avait appris, à Mauthausen, que son fils aussi était prisonnier au même endroit. Et moi, je pensais, la pauvre, elle ne sait pas encore qu’il a été fusillé – chose que j’avais entendu dire. Je ne le lui dis pas, heureusement car, en juillet, mon frère revint à la maison, plus mort que vif, il mesurait 1,82m et pesais moins de quarante kilos. En septembre, revint ma sœur, mais nous n’avons jamais eu de nouvelles officielles de mon père. Nous avons seulement appris indirectement qu’il avait été assassiné à Mauthausen. »

Les entretiens avec Laura Polizzi se sont déroulés dans le cadre des « Sentiers partisans » organisés chaque année par ISTORECO Reggio Emilia et dans le cadre des interviews réalisés à Parme par le Verein zur Förderung alternativer Medien Erlangen (Association pour la promotion des médias alternatifs de Erlangen).

« Tu devais être en même temps femme à la maison, permanente de parti, mère… »

Laura Polizzi a combattu dans la Résistance puis a travaillé comme permanente du parti communiste (PCI). De tous les partis, le parti communiste était celui où les femmes, et aussi celles qui occupaient un poste de direction, étaient les plus nombreuses. Toutefois, l’image traditionnelle de la femme et le rapport bourgeois entre les sexes demeuraient. Aujourd’hui, Laura Polizzi est présidente de la section féminine de l’ANPI et parle de son activité politique après-guerre.

Entrer en politique a été une décision idéale. Nous voulions préparer une révolution à laquelle chacun de nous croyait intimement.

Après la guerre je dus surmonter d’énormes obstacles. Travailler comme vendeuse et m’occuper de la maison était déjà un double travail, mais être en plus révolutionnaire professionnelle…Dans l’UDI [Union des Femmes Italiennes, Ndt], pendant longtemps nous n’avons pas été payées. De toute façon, en tant que femmes, nous avons dû supporter beaucoup de choses, dans le parti aussi.

Une femme qui se montrait en public déclenchait une grande curiosité et attirait les gens. Je me souviens d’une réunion à Parme : l’endroit était plein à craquer, simplement grandiose et les gens étaient curieux de m’écouter en tant que femme. Mais certains camarades ne voulaient pas entendre parler de me laisser faire des conférences parce que « une femme, ça ne sait pas parler ».

(…) Au début, mon compagnon et moi, nous ne voulions pas nous marier, même quand je me suis trouvée enceinte. Mais mon oncle était secrétaire du PCI. Il dit qu’il n’avait rien contre mais que, comme communiste, il était sous le feu des projecteurs et que, pour cette raison, je devais me marier, pour me conformer aux usages. Nous nous sommes donc mariés. Après quoi, le PCI a cessé de me payer, parce que « deux salaires dans une famille, c’est trop ». Mais comme l’on n’arrivait pas à joindre les deux bouts j’ai écrit une lettre au parti qui a seulement répondu que je devais donner l’exemple. Toujours cette histoire de l’exemple, je travaillais, je trimais et je ne touchais aucun salaire. J’expliquai ma situation et je réussis à obtenir au moins un demi salaire.

Puis mon fils est né, c’est surtout ma mère qui s’en est occupé. Mais c’était vraiment une vie de chien, parce que tu devais être en même temps femme à la maison, mère et permanente de parti, et dans le parti ils n’étaient pas particulièrement compréhensifs si tu arrivais en retard ou à l’improviste. Tu avais fait un choix et c’est tout ce qui comptait. De plus, j’étais la seule permanente à avoir un enfant. Au début, il y en avait peu, puis il y en eut de plus en plus.

Nous étions tous remplis d’idéalisme. Tu était occupée à reconstruire, à aider les femmes pour leur permettre d’acquérir une conscience démocratique (le vote des femmes a été introduit en Italie en 1945), à poser les bases du socialisme, car il ne faut pas oublier que c’était justement cela le moteur. Ce n’était pas peu !

Puis, il y a eu pour moi, comme pour beaucoup d’autres, le problème de l’avortement. Ne parlons pas des mœurs sévères et de l’éducation sexuelle. Dans le parti et dans la société la morale était très stricte. Je suis sûre que les commérages allaient bon train quand je rentrais à la maison à deux ou trois heures du matin accompagnée par des camarades. Souvent, des camarades ont dit à mon mari : « je n’aimerais pas que ma femme ait ce genre de vie ».

De plus, ni moi, ni mon mari n’avions une grande expérience sexuelle, si bien que je me retrouvais souvent enceinte, avec des grossesses très douloureuses. Je n’ai jamais dit au parti que je ne me sentais pas bien parce que j’étais enceinte. Restait le drame des avortements :clandestins et sans un sou.

Avant la légalisation de l’avortement, je n’ai rien dit à personne. Il n’y avait pas d’argent pour payer un médecin, seulement pour les aiguilles à tricoter des faiseuses d’anges. Même si cela coûtait moins cher qu’un médecin, c’était un problème. Il n’y avait pas de chapitre « avortement » dans le budget familial. En outre, un avortement était un poids moral.  Et se terminait inévitablement par une infection fébrile et une opération à l’hôpital sans anesthésie. On nous y traitait très mal. Il fallait nier qu’on avait interrompu la grossesse pour ne pas se retrouver en prison. Il était très déshonorant d’être arrêté pour des motifs non politiques.

En tant que communiste, je ne me sentais pas coupable parce que j’avais avorté mais parce que, après, j’étais malade et que je manquais au travail. J’ai eu à cette époque une vie politique difficile car je n’ai pas pu prendre part à de nombreux congrès et réunions. Ce n’est pas qu’un camarade t’aurait critiqué pour une interruption de grossesse, au moins j’espère. Il était impensable que, comme conseillère municipale et membre du parti qui avait défendu la famille dans les rues etc., tu ailles en prison pour une interruption de grossesse non autorisée.

Traduction élaborée du texte de : M.Minardi : « Ragazze dei borghi in tempo di guerra », Parme 1991
Retraduit de l’allemand par Giustiniano Rossi
Traduit de l’italien par Rosa

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