« Salopes » de féministes, 40 ans après

Posté le 6 avril, 2011 dans Droits des femmes

« Le retour des 343 salopes » : c’est le titre de la Une de Libération pour évoquer le manifeste pour « l’égalité maintenant », 40 ans après celui pour l’avortement. Salope sans guillemets. S’il s’était agi d’un manifeste contre le racisme, aurait-on parlé de « retour des nègres » ?

A lui seul, le titre de Libération donne la mesure du chemin qu’il reste à parcourir pour l’égalité. Il y a 40 ans, Charlie Hebdo rebaptisait le « manifeste des 343 », manifeste des « 343 salopes ». A l’époque, 343 femmes courageuses, connues pour la plupart, en pleine ascension pour certaines, comme Catherine Deneuve, ont pris le risque d’avouer publiquement qu’elles avaient avorté.  Cet acte de désobéissance civile les exposait à des poursuites pénales. L’avortement était alors illégal. Il s’agissait de marquer les esprits et de faire pression pour changer la loi. Les signataires devaient subir les pires sarcasmes, voire des menaces. Charlie Hebdo dénonçait la morale de l’époque avec un dessin intitulé : « Qui a engrossé les 343 salopes ? » (et non : quels sont les salauds qui ont engrossé les 343 ?) Les féministes n’ont pas repris à leur compte ce mot « salope ». Les médias oui. Comme le fait Libération sans prendre la peine de mettre des guillemets.

Indépendance morale

Aujourd’hui, le manifeste « L’égalité maintenant » dresse la liste des luttes qu’il faut encore mener : égalité salariale, violences, responsabilités politiques, éviter le recul de l’avortement et de la contraception… et insiste sur l’éducation.  Depuis 40 ans en effet, les femmes ont conquis leur indépendance physique avec les lois sur l’avortement et la contraception, leur indépendance financière en travaillant. Il leur reste aujourd’hui à conquérir leur indépendance morale. Et ce sera très compliqué. Se débarrasser  de la culpabilité à concilier travail et enfant et revoir la politique de la petite enfance, oser changer les règles du jeu politique masculin pour accéder au pouvoir, prendre de la distance avec les injonctions d’être toujours belles et jeunes, en finir avec le « complexe de Cendrillon » (être au service des autres pour exister) …
Alors que vient faire le mot « salope » si ce n’est attirer le chaland et réduire les femmes à la sexualité ? « A ‘Osez le féminisme’  (qui a initié le manifeste), nous avons eu une longue discussion sur le sujet, nous nous doutions bien que le mot « salope » serait utilisé par Libération », indique Caroline de Haas, fondatrice de ce mouvement. « Nous ne sommes pas dupes. C’est tout le paradoxe : pour pouvoir faire entendre notre message il faut passer par là. »

Toutes les mêmes ?

Paradoxe en effet. Les femmes veulent juste exister dans la vie politique, économique, sociale à parité avec les hommes… Et elles sont désignées par le mot « salopes » – autrefois on réduisait les femmes à « personnes du sexe. »  Quand on « googlise »  le mot « salope » près de 30 millions de liens s’affichent.  Dans le meilleur des cas, c’est un compliment adressé à celle qui aime le sexe. Mais la plupart du temps, celle qui aime ou est supposée aimer ça est couverte de mépris voire tabassée ou violée. Courrier International provoque un malaise chez ses lecteurs en publiant « un singulier hommage du chroniqueur libanais Ziyad Makhoul à Elizabeth Taylor, la “sublime salope” » Salope, c’est celle qui est très belle ou très moche. Salope si elle veut coucher, salope si elle ne veut pas. Salope, c’est peut-être aussi celle qui illustre la publicité de dernière page de Libération du même numéro. L’excellent sketch de Guy Bedos « toutes des salopes » n’a pas pris une ride: http://www.ina.fr/divertissement/humour/video/I04353265/guy-bedos-toutes-des-salopes.fr.html
Bref, « salope » est le summum de l’injonction paradoxale. Il faut l’être pour séduire mais pas trop pour être respectée. Et quoi que fasse une femme, elle ne réussira jamais à ressembler aux différents modèles. Donc, elle culpabilise, perd confiance en elle. Ronger l’estime de soi est le plus sûr moyen de soumettre un individu. Il n’y a bien sûr pas d’équivalent masculin à « salope ». Le mot « salope » est le rempart contre l’égalité entre les sexes. Tant que les femmes seront « toutes des salopes » elles ne pourront accéder au pouvoir à égalité avec les hommes.
On imagine mal aujourd’hui un journal évoquant un manifeste antiraciste titrer : « le retour des nègres. » Ce recul du racisme n’a été possible que parce que les mots et les images ont changé. A la fin des années 30 par exemple, le poète Léopold Sédar Senghor promettait :  « Je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France » pour en finir avec l’image caricaturale et raciste des Noirs. Quand Guerlain en octobre dernier parle de « nègre », Audrey Pulvar dénonce, et tous les médias la suivent. Même si beaucoup reste à faire, le racisme a reculé. On n’appelle plus un Noir « un nègre » en raison des connotations qui vont avec le mot.

Faudra-t-il attendre 40 ans de plus pour que les femmes ne soient plus  « toutes des salopes » ?

Isabelle Germain

Samedi, 02 Avril 2011

http://www.osezlefeminisme.fr/article/legalite-maintenant-343-femmes-sengagent

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