CARLO EN FRANCE

Posté le 14 octobre, 2011 dans Fenêtre sur la France, Initiatives de l'Association "Carlo Giuliani" Paris

Qu’avez-vous donc compris? Je ne parle pas de la fameuse chanson de Fabrizio de André [l'auteur évoque ici le titre d'une chanson contre la guerre de de André, bien connue des Italiens, NdT]: mais bien de notre Carlo, en France grâce à une association culturelle qui depuis trois ans porte son nom! Je connaissais déjà l’Association ainsi que son correspondant  le Cercle de Rifondazione Comunista de Paris : j’avais déjà rencontré certains de ses animateurs et participé à leurs initiatives. Au mois de septembre, ils m’ont invitée à la Fête de l’Humanité où Cercle et Association ont animé pendant trois jours un stand parmi des centaines d’autres réalités françaises et du monde entier (je conseille vivement la lecture de l’article de Giustiniano Rossi  http://carlogiuliani.fr/rifondazione-comunista/?p=3876). L’espace de la Fête se trouve dans une zone périphérique, en banlieue nord de la ville: pour faciliter l’afflux des personnes et désengorger la circulation routière la Mairie a mis à disposition un service de navettes qui fonctionne tard dans la nuit; je pense à mon petit autobus de Gênes qui ne me ramène plus à la maison passés huit heures du soir et je commence à faire des comparaisons mais il va vite me falloir y renoncer car les comparaisons ne sont pas possibles entre notre pays et cette partie de l’Europe. Naturellement, d’immenses parkings ont été prévus, les uns pour les visiteurs et les autres pour les organisateurs.

A peine passée la grille de l’entrée principale, je vois une grand’ roue et d’autres installations bruyantes et colorées « Aïe! » me dis-je, en bourgeoise chichiteuse que je suis…mais je me trompe: je comprendrai, les deux jours suivants, qu’il s’agit d’une véritable fête populaire et qu’il est juste qu’elle dispose de ses espaces de loisirs. L’entrée n’est pas trés différente de celle de nos fêtes foraines:des gens qui distribuent des journaux et des tracts, un va-et-vient bariolé de femmes et d’hommes, des jeunes en grand nombre, du personnel en tenue qui donne des informations, la billetterie; oui, on paie pour entrer, parce que ceux qui viennent ont un intérêt précis, ils ne viennent pas pour traîner ou vandaliser; et puis il faut bien payer la location du parc. Le terrain est trés grand, on m’a dit que, d’un bout à l’autre, il fait presque deux kilomètres et se trouve parcouru de routes, goudronnées ou non, qui longent des files de grandes tentes, toutes  voisines, toutes différentes, chacune portant fièrement son enseigne, sa banderole, son drapeau et équipée de comptoirs, de chaises, de tables…

Chaque année, me dit-on, ce terrain accueille, en trois jours, plus d’un demi-million de visiteurs, un chiffre qui évoque la Fête nationale de l’Unità [quotidien du parti communiste, NdT] d’autrefois, quand le PCI était le plus grand parti communiste d’Europe. La manie des comparaisons fait à nouveau surgir en moi quelques tristes images de certaines fêtes récentes du PD [Parti Démocratique, ex Parti Démocratique de la Gauche, PDS, NdT]. Je recommence à ruminer: le Parti Communiste Français a recueilli 1,3% des voix aux dernières élections…comment peut-il organiserune telle réalisation?! Et pourtant, il y parvient fort bien. Parce que, à la différence de nos « ex » (communistes), il n’a pas mis au rebut l’inestimable patrimoine des sections disséminées sur le terrritoire, ce réseau de connaissances, de relations, de passions qui ne répondent plus aujourd’hui en termes d’électorat mais sont capables de se retrouver unies dans une occasion comme celle-là. Ici, vous pouvez trouver les sections du PCF, des organisations et des associations de gauche de tout Paris et de toute la France; ici, chaque année, reviennent des camarades des villages les plus reculés: pas question de manquer à la Fête de l’Huma.

Quand vous arrivez, vous êtes frappés par la capacité d’organisation et encore plus par la richesse des propositions. Tous les trois ou quatre cents mètres vous rencontrez une tente plus grande où se tiennent des conférences, des débats, des présentations mais chaque entité a son programme et peut le réaliser à l’intérieur de son propre espace: l’Association Carlo Giuliani a prévu une rencontre le samedi aprés-midi et c’est la raison pour laquelle je me trouve là.

Le stand du cercle se trouve dans le Village du Monde, cette large zone consacrée justement aux Peuples du Monde où la fête devient un triomphe de couleurs, de sons, de langues, de musiques, de mets, de parfums…Sous l’étendard qui indique la présence de l’Italie, il n’y a pas que le symbole de Rifondazione Comunista: dans l’espace voisin je vois avec joie l’inscription ANPI – Section Carlo e Nello Rosselli [section parisienne de l'Association nationale des Partisans d'Italie, NdT]; On me dit que la section est toute jeune, comme le sont les hommes et les femmes que j’y rencontre. Il s’agit pour la plupart d’étudiants mais certains sont à Paris depuis déjà plusieurs années, arrivés pour faire leurs études, ils ont ensuite fait le choix d’y demeurer, avec des raisons variables mais qui peuvent se résumer en une phrase « ici, je me sens mieux »; il est plus facile d’étudier, de trouver du travail, un logement, de profiter d’ infrastructures qui fonctionnent, de voir respecter ses droits; il est plus facile de fonder une famille, d’avoir des enfants, de les accompagner à la crèche, au square…Je pense qu’il est bien triste qu’un pays moyennement aisé obligent sa jeunesse à s’en aller!

Je reconnais la belle chevelure blanche de Giustiniano, grand animateur culturel du cercle qui évolue entre le comptoir (où l’on sert un excellent café italien, trés demandé), le coin de vente des t-shirts (bien sûr, celui de Carlo ne manque pas) et les tables. Sa compagne est une belle femme qui du matin au soir avancé, dans l’espace arrière faisant office de cuisine, munie de son tablier fera sauter inlassablement despoêlées de rigatoni à la bolognaise: si je ne la connaissais pas, je pourrais penser qu’elle a fait cela toute sa vie. Sur une petite table, sont exposés des produits typiques de Calabre: le camarade, affairé à trancher la charcuterie et à couper le fromage les a apportés exprés de son village d’origine et vous le comprenez à l’amour avec lequel il les dispose sur les assiettes entre piments piquants et champigons des bois conservés sous huile.

La cuisine est le pilier qui soutient n’importe quelle fête; c’est elle qui permet de payer toutes les dépenses et la location de l’espace; c’est elle qui vous invite à vous arrêter pour un instant et puis il est aussi plus agréable de discuter autour d’une table et d’un bon verre de vin; et quand il s’agit de politique, et en particulier de politique italienne, un minimum de restauration réconfortante est indispensable! Presque tous les stands ont leur cuisine:nous nous trouvons entre une tente irlandaise qui offre une excellente bière et une tente algérienne aux cagettes multicolores de légumes, mais tout autour on cuisine des tapas ou des falafels, des tacos ou du couscous, on fait rôtir des saucisses, on prépare des frites…Se promener le long des rues de cette citadelle (aux noms de Arafat, Allende, Che Guevara, Abu-Jamal, pour ne donner que quelques exemples) suffit à donner l’impression de faire le tour de la Terre; chaque continent a ses représentants: il manque l’Amérique du nord, à part le Québec et les pays de l’ex Union Soviétique sont absents; en revanche, il y a une extraordinaire présence africaine et un trés grand nombre d’immigrés de dernière génération provenant des pays du Printemps Arabe, et pas seulement. Cuba, bien que petit, est présent, grâce à sa politique d’amitié avec les populations du monde, dans de nombreux stands, du plus grand équipé en restaurant à celui où se tiennent des débats et où se recueillent les signatures pour les Cinq antiterroristes incarcérés aux Etats-Unis et jusqu’au plus petit qui offre du matin au soir Mojito et Cuba Libre; naturellement de partout y triomphe la musique, trova [chanson populaire cubaine, NdT], salsa ou musique afro.

La Palestine, elle aussi, est trés présente, plus silencieuse mais riche des parfums de ses herbes et des couleurs de son artisanat; là aussi, on recueille des signatures, on dénonce la souffrance d’hommes, de femmes, d’enfants, de prisonniers et de persécutés sur leur propre terre, chaque jour plus réduite et confisquée. Je confesse la surprise et l’authentique émotion que j’ai éprouvées quand, attirée par un concert d’instruments d’origine, je me suis trouvée en face de la grande tente du Vietnam: en hauteur, une seule photo, celle d’un « Oncle Ho » souriant, en train de diriger un orchestre…Comment oublier la rencontre dans le stand de la Grèce, avec sa petite table offrant de merveilleuses olives, de l’huile et de l’ouzo…mais il est impossible de tout raconter, on risque vraiment de ne pas rendre justice à de nombreuses réalités présentes à cette Fête!

C’est ainsi qu’on arrive aussi au moment de notre rencontre: on dispose les chaises en cercle à l’intérieur du stand, débarassé des tables, d’autant plus que le vent s’est levé et que la pluie menace. Il n’y a pas beaucoup de monde mais ce qui est beau c’est que ce sont presque tous des jeunes, situation vraiment rare; dans l’échauffement de la discussion, nous ne voyons pas le temps passer et nous nous trouvons tout d’un coup entourés de trombes d’eau. En un instant, des ruisseaux coulent entre nos pieds et la tente se remplit de personnes trempées et frigorifiées; nous protégeons les t-shirts tandis que Marie-Claude, imperturbable, continue à produire de providentielles assiettes fumantes de rigatoni.

Les rues sont à présent désertes. A cause de la pluie? Mais non! Dans un des espaces les plus grands, une cuvette verte qui rappelle par ses dimensions le Circo Massimo [à Rome, le plus grand espace pour les spectacles de tous les temps,
remontant au VII° siècle av. J.-C., NdT] a commencé le spectacle très attendu de Joan Baez.

Le lendemain, dimanche, je prends le chemin du retour, un peu à contrecœur: il est difficile de quitter les camarades de l’Association, de quitter le climat de la fête, a commencé le concert très attendu de Joan Baez, les milliers de personnes souriantes que j’ai croisées en quelques heures; je n’ai jamais été témoin d’un geste d’énervement, jamais d’une incorrection, même pas quand, au moment de plus grande affluence, je me suis retrouvée dans la cohue et que l’on ne pouvait plus ni avancer, ni reculer; au contraire, j’ai entendu des rires et de joyeux échanges de Bonne Fête de l’Huma!

Permettez-moi une dernière remarque avant de clore ce bref journal: dans plusieurs endroits de la fête, se trouvaient, par groupes d’au moins une vingtaine, de nombreux WC; après avoir bu abondamment du thé à la menthe parfumé, du vin, de la bière et d’autres boissons, chacun a besoin d’aller aux petits coins; en général, je cherche désespérément à éviter ces situations mais au bout d’un moment je n’ai pas pu éviter d’aller faire la queue; imaginez toutes ces cabines disposées en quadrilatère et en face de chacune d’elle, à distance respectueuse, une file de dix, vingt personnes qui attendent; quand ce fut mon tour, j’étais prête à entrer en apnée, les pantalons retroussés mais…miracle de la civilisation:  le WC était propre, le papier hygiénique à sa place, le sol sec!

De quoi cela peut-il dépendre? Les partisans de la Ligue soutiennent que les immigrés apportent de la saleté: ici, en deux jours, j’ai vu de nombreux immigrés.

Mais pas un seul partisan de la Ligue.

Haidi Gaggio Giuliani

septembre 2011

traduit de l’italien par Rosa

Leave a Reply




XHTML::
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>