CHANGEMENT…

Posté le 21 mai, 2012 dans Culture, Fenêtre sur la France

Un festival d’amalgames vicieux, d’allégeances insidieuses et d’insolence autocratique, offert par celui qui fait (chronologiquement) suite à Sarkozy, Hortefeux et Guéant, et qui détient les reines des renseignements et de la surveillance du territoire, qui nomme et révoque les préfets, qui contrôle la police et la gendarmerie, qui est chargé de l’orientation et de la mise en oeuvre des politiques de sécurité, qui assure le maintien des institutions du pays, qui assure la permanence de l’Etat sur toute l’étendue du territoire, qui a le monopole de la violence physique légitime, etc. : le nouveau ministre de l’intérieur Manuel Valls.

A vous de juger : http://www.youtube.com/watch?v=tgSbsbzLOy8&feature=related
http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=kZ6_MHl1Ngs#!

Après ces insanités, plus éclairant, cet extrait d’un entretien, pour la parution de son livre « Le grand dégout culturel », avec Alain Brossat, qui évoque le brouillage des sujets et des frontières politiques, notamment par le biais de la culture (le « tout culturel ») utilisée comme moyen de gouvernement et enracinée au coeur des dispositifs biopolitiques (qui régissent tout l’espace de la vie humaine).  » Alors que pseudo-intellectuels, politiques, bureaucrates cultureux et médiacrates pompeux se rengorgent d’aise en clamant qu’ils sont au service de la Sainte Culture – jurisprudence Lang –, les processus de dépossession politique se généralisent et le sujet immunisé se replie sur un quotidien consensuel mais irréel. ». A. Brossat

LES SUJETS IMMUNISÉS

« Je crois qu’il est très difficile de changer les conditions générales de la politique aujourd’hui. Parce qu’elles sont liées à la fabrication en masse de sujet immunisés qui ont de moins en moins envie de s’exposer. Or, faire de la politique, c’est s’exposer.

Ce n’est pas seulement la question de l’État, des mécanismes du pouvoir. Il y a vraiment un problème dans la relation entre les gouvernants et les gouvernés. Aujourd’hui, tout va dans le sens d’une rétraction des possibilités d’émancipation des sujets. Et la culture joue un rôle fondamental dans ce processus, parce qu’elle est l’une des enveloppes les plus efficaces des sujets immunisés.

Il existe en fait toutes sortes d’enveloppes : sanitaires, sécuritaires… et culturelles. Ces dernières sont d’une redoutable efficacité. L’enveloppe culturelle ordinaire devient une espèce de sac fermé qu’on transporte partout avec soi. Par exemple, on peut traverser une ville sans avoir entendu un bruit, sans avoir croisé un regard, sans avoir aucune expérience de cet espace urbain. Le sujet se replie sur lui même, avec ses prothèses – le téléphone portable, le lecteur MP3 – dans lesquelles il se déplace comme dans une bulle.

Il est certain que la technique contribue à ce mouvement, via divers dispositifs. L’innovation est devenue mortifère, elle participe à la domestication. Mais ce n’est pas la technique en elle-même qui est responsable, c’est l’appareillage. Se fabrique ainsi une humanité sous cellophane, qui a horreur du contact, qui est toujours dans le simulacre social. 
Ce qui pose réellement question, c’est l’extraordinaire vivacité et acharnement de ceux qui travaillent constamment à capter ces dispositifs technologiques, voire à les susciter pour en faire le pire usage.

Il n’y a qu’Internet pour échapper un peu à cette mise en coupe ; mais ça ne devrait pas durer. »

DÉPRESSION POLITIQUE COLLECTIVE

« On ne peut évidemment désigner une période donnée comme précisément celle où la sphère culturelle l’emporte sur la sphère politique : il y a eu des superpositions, une stratification de différentes durées. Mais le basculement qui se produit pendant les années Mitterrand est fondamental. C’est un moment essentiel dans l’histoire politique de la France contemporaine, notamment parce que l’arrivée de la gauche au pouvoir se produit sur un malentendu : une partie des populations populaires pense que ça va vraiment transformer la société. Sauf que non : on entre dans une période interminable, quatorze ans de règne, où seule l’enveloppe change. Pire, la situation se dégrade : tout se met à fonctionner aux illusions perdues, au leurre, ce qui crée une véritable dépression politique collective. C’est là que disparaissent les formes politiques traditionnelles où le politique se pensait encore sous la forme de la conflictualité. Avec les deux septennats Mitterrand, les lignes de partage se brouillent et la société fait un grand pas en avant vers la démocratie culturelle : tout se vaut, les positions politiques ne comptent plus. Un moment très fort de destruction de la politique.

Ceux qui se réjouissent aujourd’hui en clamant « Enfin, on va se débarrasser de Sarko » n’ont pas seulement la mémoire courte : ils sont au degré zéro de réflexion sur l’évolution plus ou moins récente de la politique. Un tel degré de connerie me semble hallucinant. Quand j’entends les gens dire « Ah maintenant avec Hollande, ça va, tout va bien se passer »… Mais le mal est fait ! 
Quand j’ai lu l’édito du numéro pré-élections de la revue Vacarme, « Occupons le vote », j’étais atterré. Que des gens que je considérais jusqu’alors comme estimables, Sophie Wahnich par exemple, tombent là-dedans, appellent au vote utile, et le fassent avec une telle agressivité comme si ceux qui ne se plient pas à ce faux réalisme étaient des ennemis de l’humanité – ça me stupéfie. Car ça signifie qu’on est toujours dans cette espèce de spirale qui n’en finit jamais, cette adaptation continuelle à la dégradation. Ce qui m’a sidéré dans ce texte est aussi cette espèce de morgue contre les gens qui se posent la question de ne pas voter. Il n’y a plus d’espace de débat : c’est comme ça et pas autrement. Sur cette question, il suffit de dire « Attention, c’est un peu plus compliqué », et tout de suite on te catalogue comme sentant le souffre, comme un furieux. »

LA PAUVRETÉ DU DÉBAT PUBLIC

« Je suis frappé par l’appauvrissement des conditions de la discussion publique. Et ça concerne tous les sujets qui fâchent, pas seulement le vote : ce qui touche à Israël et à la supposée question juive, ce qui porte l’étiquette de terrorisme, l’Islam et le voile, etc. Sur le voile, le paradigme Caroline Fourest est par exemple très intéressant : il montre à quel point les cartes se brouillent. On voit des hyper-réactionnaires, dont la xénophobie est patente, conserver une image de penseurs de gauche qui vont à contre-courant. Ils accaparent cette posture de l’intellectuel courageux alors qu’ils constituent évidemment le mainstream. De ce point de vue, il y a une marée montante de la confusion dans les débats d’idées, avec une criminalisation de tout ce qui ne transige pas. Sur la question palestinienne, la propension à vous mettre à l’écart, voire plus, se manifeste dès que l’on se montre intransigeant. Autre exemple : si vous expliquez que le « problème » nucléaire iranien tient en grande partie au fait qu’Israël veut conserver son monopole nucléaire dans la région, on vous taxera d’antisémitisme.

Pour lire l’entretien en entier : http://www.article11.info/?Alain-Brossat-La-culture-est#pagination_page

CLAUDIO TENNANT, mai 2012

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