La mission humanitaire « Bienvenue en Palestine » avortée

Posté le 2 juin, 2012 dans Fenêtre sur la France, Moyen Orient, politique internationale

Construire une école à Bethléem, en Cisjordanie, tel est l’un des projets de l’opération “Bienvenue en Palestine”. Plus de 1.000 participants d’Europe et d’Amérique du Nord étaient attendus, dont 500 à 600 Français. Sur ordre du gouvernement israélien, la majorité des passagers ont été refoulés par plusieurs compagnies aériennes dimanche 15 avril, jour du départ. A l’aéroport de Blagnac, près de 50 personnes ont manifesté leur mécontentement dès 5h du matin. “Bénévoles”, “activistes”, “militants” ou “radicaux”? Rencontre avec ces passagers dont Israël ne veut pas.

“Je n’ai jamais quitté la France. C’est la première fois que je me rends à l’étranger, et je suis déjà interdite de territoire en Israël. Qu’ai-je fait ?”, s’insurge Katia, 29 ans. Cette mère au foyer toulousaine brandit son passeport neuf pour se justifier. Elle n’est pas la seule à se voir refuser l’embarquement du vol LH2223 Lufthansa de 7h à l’aéroport de Blagnac. Les participants de l’opération “Bienvenue en Palestine” sont considérés comme une menace par l’Etat hébreu. Le ministère de l’intérieur israélien a transmis une liste noire aux compagnies aériennes devant transporter les bénévoles vers l’aéroport de Tel-Aviv. Pour le gouvernement, ce sont des “pro-Palestiniens radicaux venus pour troubler l’ordre public et confronter les forces de sécurité”. Katia assure pourtant n’appartenir à aucune association ou collectif pro-palestinien.
Lufthansa l’a contactée, comme les autres passagers au départ de Toulouse, vendredi par téléphone. “Je suis là pour qu’on m’explique! Suis-je dangereuse car je ne cache pas au mon intention d’aller en Palestine ? Je viens seulement pour aider à construire une école”, explique-t-elle d’un ton assuré. Pour ne pas risquer d’être refoulés, de nombreux voyageurs ne mentionnent pas leur désir de se rendre en Cisjordanie. Ce n’est pas le cas ici. Son amie Mélanie, le même âge, blonde aux yeux bleus, est auxiliaire de vie scolaire. “Moi non plus, je n’ai jamais adhéré à quoique ce soit. J’ai seulement signé une fois une pétition sur Internet concernant la Palestine”, ajoute-t-elle, agacée, “Si je suis ici, c’est d’abord pour les enfants !”

“Même les prisonniers ont le droit de recevoir des visites”

Emeline, contrairement à Katia ou Mélanie, est militante. Engagée au sein du collectif des Désobéissants, elle non plus n’a jamais mis les pieds en Israël ou en Cisjordanie. Cette interdiction lui fait dire que “la Cisjordanie est une prison”. “Je ne veux pas qu’on reparte la tête baissée, si on ne peut aider les Palestiniens, au moins nous devons faire connaître au public ce qui nous arrive”, soutient cette surveillante de lycée, pleine d’énergie malgré l’aube.
Le Dr. Qumsiyeh, professeur de génétique et co-organisateur de “Bienvenue en Palestine”, partage aussi ce sentiment. Lors d’une conférence de presse au Centre pour la paix de Bethléem le 9 avril 2012, il a insisté sur l’objet de la mission (http://www.imemc.org/article/63291). Il ne s’agit pas de venir manifester contre l’occupation ou le mur de séparation, mais de s’engager dans des activités humanitaires: construire une école ou aider les fermiers palestiniens. Les bénévoles devaient être logés par des familles de Bethléem pendant une semaine. “Même les prisonniers ont le droit de recevoir des visites”, a-t-il rappelé.
Une mission humanitaire de façade? Le cabinet du Premier ministre, Benjamin Netanyahu, l’affirme dans des lettres sarcastiques destinées aux participants de l’opération. Celles-ci les “remercient” d’avoir choisi Israël, “la seule démocratie du Moyen-Orient”, pour des “préoccupations humanitaires”. Elles dressent ensuite un catalogue des autres destinations possibles comme la Syrie ou l’Iran qui auraient besoin d’eux. Et de conclure: “Résolvez d’abord les vrais problèmes de la région, revenez ensuite pour nous faire partager votre expérience. Bon vol.” (http://www.haaretz.com/news/diplomacy-defense/airlines-cancel-israel-flights-for-over-60-percent-of-pro-palestinian-fly-in-protesters-1.424246)
Emeline répond sans hésitations à ces critiques: “Oui il se passe d’autres choses horribles ailleurs, mais ce n’est pas une raison pour ne rien faire. Quand Israël respectera la souveraineté des Palestiniens, nous pourrons en reparler.”

Les compagnies aériennes pointées du doigt

Afin d’interpeller les autres voyageurs de Lufthansa, certains arborent fièrement leur T-shirt “Free Palestine”, d’autres affichent le drapeau palestinien ou portent des pancartes et des feuilles de papier avec des slogans tels que “Toulouse, nouvel aéroport d’Israël?”, “Aujourd’hui le check point est à Toulouse”, ‘Un avion pour la Palestine”. Les plus actifs prononcent même des discours à voix haute. Si chacun a des motivations différentes et personnelles pour être ici ce matin, ils se rejoignent tous pour critiquer la décision de Lufthansa.
Les deux tiers des personnes présentes ce dimanche le sont en tant que citoyens pour soutenir les passagers interdits de vol. Alain, 67 ans, retraité, en est l’exemple: “Je trouve scandaleux que l’Etat d’Israël donne des ordres à des compagnies aériennes. La France accueille pourtant des Israéliens venus de tout bord politique sans les juger.”
Les compagnies aériennes AirFrance, Easyjet, Jet2.com et Lufthansa ont invoqué la Convention de Chicago, organisant l’aviation civile internationale entre les pays signataires, pour se justifier. (http://www.icao.int/publications/pages/doc7300.aspx )
“X n’a pas embarqué sur ce vol parce que l’état d’Israël a décidé que elle/lui est non-admissible et a interdit leur transport vers le territoire israélien”. C’est la seule explication fournie par la compagnie Lufthansa dans l’attestation distribuée aux voyageurs refoulés. En complément, ils se voient remis la copie, en anglais, de la décision du ministère de l’Intérieur israélien. Celui-ci prévient entre autres que si la compagnie refuse d’appliquer cette directive, elle encourt des sanctions.
“C’est inadmissible! Vous ne nous donnez aucune explication, seulement la cause! Pourquoi mon fils est sur une liste noire ?” s’exclame Anne, venue soutenir son fils Rémi interdit lui aussi de voyager. “C’est moi qui l’ai poussé à faire ce voyage humanitaire pour qu’il ouvre son esprit et découvre une réalité méconnue” affirme-t-elle fièrement. Rémi précise: “Je n’ai jamais tenu de propos allant contre Israël. Je ne suis adhérent à rien. J’ai seulement rejoint le groupe Facebook “Bienvenue en Palestine” ».

Sans distinction d’âge ni de milieu social, le conflit israélo-palestinien trouve un écho considérable. Chacun n’a pas le même degré d’engagement, même parmi les participants de l’opération “Bienvenue en Palestine”. Nombre d’entre eux devaient venir en Israël pour la première fois. Comment Tel-Aviv a-t-elle donc réussi à trouver leurs noms? Les hypothèses fusent mais aucune réponse n’est donnée. Deux ans après la flottille humanitaire pour Gaza, les missions de sensibilisation à la cause palestinienne se succèdent. Le régime israélien, lui, continue de refuser l’emploi du terme humanitaire pour qualifier la situation dans les territoires occupés, bloquant ainsi toute intervention.

Audrey VUCHER, avril 2012

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