Archive for septembre, 2012

Vendredi 21 Septembre, ouverture à Francfort du procès de Sonja Suder et Christian Gauger

Posté le 28 septembre, 2012 dans Répression


Acte I Scène I : la mise en place du décor
Devant le tribunal de Francfort, ce Vendredi 21 Septembre à 8h, une heure avant la séance d’ouverture du procès de Sonja Suder et Christian Gauger, une centaine de personnes, venues de plusieurs villes d’Allemagne et de France, déploient des banderoles en allemand, anglais, français et grec.
Après une fouille au corps assez poussée, nous entrons un(e) par un(e) dans la salle d’audience. Ou plutôt dans la partie réservée au public, séparée du tribunal par une haute vitre épaisse surmontée d’un filet. Impression d’enfermement et d’exclusion désagréable, mais après tout, c’est moins insupportable que ce même traitement de mise en cage réservé aux accusés dans les tribunaux français et italiens…
Christian entre, extrêmement pâle, d’une démarche calme mais épuisée. Il est coiffé d’une casquette à large visière et porte des lunettes fumées : il manifeste ainsi sa constante détermination à faire respecter, dans notre société du spectacle, le droit de chacun à contrôler la diffusion de son image. Il y a, dans ce personnage fragile ainsi accoutré, une puissance expressive digne d’un Buster Keaton : ce calme courage d’être soi-même, au cœur de la mise en scène du pouvoir le plus intrusif, celui de juger de la valeur des actes d’autrui, libère le plaisir du défi candidement rusé de tous les David face aux Goliath. Sonja rentre à son tour, coiffée d’une casquette de baseball, bronzée (c’est que, comme le font les chats, elle a suivi tout l’été le mouvement du soleil dans la cour de la prison), le regard à l’abri de grandes lunettes de soleil. A la lumière de cet éclat de vie, les gesticulations des photographes et des cameramen pour trouver « un angle d’attaque », leur hystérie grossière, apparaissent pour ce qu’elles sont, odieuses, mais surtout ridicules : face à cet assaut, Christian plonge son nez dans son col qu’il relève, on crie notre rage…mais dans le fond on s’amuse!
Les chasseurs d’images quittent la salle, Sonja et Christian dégagent leurs visages, Sonja remet de l’ordre dans ses boucles, nous, on s’entend applaudir.
Place aux choses sérieuses.

La sacro-sainte liberté d’offenser

Posté le 24 septembre, 2012 dans Culture


Il y a un étrange raisonnement dans les considérations, dont certaines sont animées d’un élémentaire bon sens, abandonné par la suite, que Pierluigi Battista fait dans l’éditorial « La liberté n’est pas un risque » publié dans le Corriere della sera. Celui d’évaluer de son point de vue, du nôtre ou de celui de la majorité occidentale (laïque, agnostique, catholique, protestante, juive) les évènements qui concernent les récentes offenses à l’Islam. Le raisonnement est le suivant: le film « L’innocence des musulmans » est de la pacotille (en tout cas à distinguer de la littérature de Rushdie), il s’agit d’une grossière provocation à éviter et à condamner mais qui concerne directement qui la produit et la fait circuler et non l’univers occidental qui ne peut courir le risque de limiter la liberté d’expression de chacun. Même pas de ceux qui offensent les sentiments et le credo d’autrui.
Battista soutient, pas seulement indirectement, une vision égocentrique et fermée de la société. Il néglige (volontairement?) certains aspects anthropologiques et culturels des racines désormais multiethniques et multiconfessionnelles présentes dans les nations occidentales et y oppose certaines catégories comme élément absolu et inviolable. L’une d’elles est, justement, la liberté d’expression que nous aimons et défendons tous. Mais pour des questions moins transcendantes combien de fois a-t-on discuté de son essence profonde qui, comme on nous l’enseignait quand nous étions enfants, « finit où commence celle des autres » ?
Les insultes gratuites privées de toute logique que certains hommes politiques se jettent à la figure par habitude sont-elles une manifestation de la liberté de penser? Un bon éducateur les retiendrait comme un mauvais exemple, comme un usage fondamentaliste, incendiaire du mot, car aucun argument ne vient soutenir de telles explosions de « liberté ». C’est hélas l’utilisation que la pire politique et la pire presse nationale, et pas seulement, nous offrent au quotidien. Une société sans règles est-elle libre? Battista le premier répondrait non. Alors pourquoi Monsieur Charb dont le petit visage espiègle et le poing levé (s’agirait-il d’un salut guevariste?) se rencontre souvent sur les pages du Corsera, soutient-il la nécessaire liberté de charger le trait d’une verve satirique subjective pour blesser un sentiment religieux qu’il ne reconnaît ni ne partage? Pourrait-il lui aussi aller un peu plus loin que son point de vue d’éditeur, de journaliste et de citoyen et évaluer les effets d’un geste qui, au nom de la liberté de satire, blesse le point de vue du musulman ou pourrait blesser le fidèle de n’importe quelle religion, comme l’exemple des fantaisies sexuelles avec crucifix stigmatisées à juste titre par Battista ? L’unique liberté de ces produits créatifs revient à celle de proférer des injures, ce qui n’est au fond pas un bien grand but, que l’on soit croyant ou non.
On découvre que la sortie extrémiste augmente le tirage et les ventes de Charlie Hebdo et c’est tout ce qui leur importe. L’éventualité de réactions violentes, et surement fanatiques comme celles de la semaine dernière contre les symboles occidentaux, n’intéresse pas de tels paladins de la liberté d’expression. Cela devrait intéresser qui doit garantir ouverture et convivialité. Mais certains défenseurs a priori du beau geste et de la liberté come critère abstrait, parmi lesquels l’éditorialiste du Corsera finit par se placer, sortent les faits de leur contexte, comme l’ont fait longtemps les partisans du révisionnisme historique. Il est bon que même ceux qui aiment les principes et les idéaux évitent de faire rentrer la géopolitique et la culture sociale dans des catégories qui appartiennent à leur propre vision du monde et non au monde entier. Nous qui sommes, bon gré malgré, enfants du siècle des Lumières et de la temporalité papale, du 14 juillet et de la Restauration, nous exprimons avec de tels points de repère, quelque chose qui est étranger non seulement aux chiites afghans mais aussi aux sunnites du Bosphore. Battista, Panebianco, d’autres idéologues de l’anti-intolérance de retour, pour peu cultivés qu’ils soient, le savent bien. Et pourtant ils font le lit d’autres catégories: peur et lâcheté lancées sur l’orgueil national, de l’Europe, de l’Occident, de la catho-laïcité et de je ne sais quels autres repères qui nourrissent notre passé et notre présent, souvent avec des réveils tout ce qu’il y a de plus inquiétants. Ils sont rares ceux qui s’efforcent d’approcher le point de vue de l »autre, il est plus facile d’exhiber son nombril et de s’étonner que d’autres n’apprécient pas l’exhibition. Si dans leur fondamentalisme, ils se fâchent, ils passent pour des intolérants. Les autres, toujours les autres.

FÊTE DE L’HUMANITÉ 2012

Posté le 19 septembre, 2012 dans politique internationale


Cette année, la Fête de l’Humanité, évènement traditionnellement riche de débats et d’actions visant à contribuer à rendre à la gauche sa capacité de répondre aux espoirs des opprimés , se déroule quatre mois après la conclusion des élections présidentielles et législatives qui ont liquidé le pouvoir sarkozyste et quatre mois avant le 36ème congrès du PCF, prévu en février prochain. Le nouveau gouvernement socialiste, présidé par François Hollande, prisonnier volontaire du système capitaliste, doit résister aux pressions de la droite et de l’extrême-droite, à celles du monde de la finance et des institutions européennes qui redoublent d’efforts pour rendre chaque jour plus pesants les programmes d’austérité alors que les banques profitent de la création de monnaie par la Banque européenne. Les questions débattues vont de la nature des crises actuelles et des voies pour en sortir au refus de l’austérité comme moyen de les résoudre, du travail comme droit garanti pour tous à la formation et à l’éducation, de la recherche comme investissement prioritaire pour l’avenir à la solidarité entre les peuples et les forces progressistes européennes pour transformer l’Europe, de la transformation écologique et sociale de la planète au service public comme patrimoine commun afin que tous puissent y accéder intégralement, de la désindustrialisation à la sécurité au travail, de l’actualité de la lutte antifasciste à celle de la lutte pour la liberté et l’émancipation des peuples de l’Egypte à la Tunisie, de l’Algérie à la Syrie et à la Palestine qui résiste à la colonisation israélienne.
Cette année est celle du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, conquise le 5 juillet 1962 après 132 ans de colonisation française et plus de six millions de morts mais aussi du trentième anniversaire des massacres de Sabra et Chatila, deux camps de réfugiés palestiniens à Beyrouth ouest, assiégés par l’armée israélienne, où, du 16 au 18 septembre 1982, des miliciens phalangistes libanais, à la solde des dirigeants militaires et politiques israéliens, massacrèrent entre 700 et 3500 personnes. L’assemblée générale de l’ONU du 16 décembre 1982 qualifiait, avec 123 votes favorables, aucun vote contre et 22 abstentions, les évènements de Sabra et Chatila d’ « acte de génocide ».
Au Village du monde, l’Italie qui lutte était représentée par les camarades et les sympathisants du cercle « Carlo Giuliani » qui, avec l’aide de nombreux camarades arrivés de Sicile, de Calabre et de Toscane, à côté du bar et du restaurant qui proposait l’essentiel de la gastronomie nationale et de la vente des t-shirts et des sweat aux inscriptions évoquant, parfois avec humour, des sujets historiques ou politiques, ont organisé un débat sur la lutte-symbole des habitants du Val de Susa contre le projet délirant de ligne ferroviaire à grande vitesse Lyon-Turin – avec la participation de militants venus d’Italie et du Comité No-TAV [non au TGV] de Paris – ainsi que la projection d’un film sur le projet « Les cheminots et la Résistance » fruit de la collaboration entre la mairie du 3ème arrondissement de Rome, la section ANPI de Rome-San Lorenzo et la section ANPI « Carlo e Nello Rosselli » de Paris avec la participation de la responsable du projet et de la réalisatrice du documentaire, venues exprès de Rome.
L’immense espace du Village accueillait, entre autres, comités, partis et associations d’Afghanistan, d’Algérie, d’Allemagne, d’Angola, de Belgique, de Bolivie, du Brésil, du Cameroun, de Chine, de Colombie, du Congo, de Côte d’Ivoire, de Cuba, de Djibouti, d’Espagne, de Guadeloupe, de Guinée, de Haïti, d’Indonésie, d’Irak, d’Iran, d’Irlande, de Nouvelle-Calédonie, du Kurdistan, de Madagascar, du Chili, du Maroc, de Martinique, de Mauritanie, du Mexique, du Nicaragua, de Palestine, du Pérou, du Portugal, de la République arabe sahraoui, de La Réunion, du Front Polisario, du Sénégal, de Syrie, du Togo, de Tunisie, de Turquie, du Venezuela et du Vietnam. Omniprésente, la musique s’élevait de chaque stand reflétant la culture des pays respectifs, tout comme le théâtre, la littérature et la philosophie avec des débats sur Rousseau, Victor Hugo, Marx et Aragon, sans oublier la gastronomie qui remplissait l’air de parfums accordés aux notes de musique et aux couleurs du ciel, pour une fois d’un bleu azur pendant presque toute la durée de la fête.
Les 650 000 visiteurs sont les mêmes qui luttent à Paris, en France et dans le monde, pour l’emploi, pour de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires, pour un système de soins et une éducation publiques de qualité, pour la construction de logements sociaux, contre les discriminations raciales, pour la nationalisation des banques, des instituts financiers et des grandes entreprises industrielles sous le contrôle et sous la direction des travailleurs, pour la démocratisation des partis qui se réclament du communisme. Les conséquences sociales d’une crise économique qui n’est pas seulement européenne, mais mondiale, sont désastreuses et les traités européens et la monnaie unique n’ont pas garanti la croissance et la paix sociale dans l’Union européenne, devenue un des foyers d’instabilité du monde, mais ont précipité dans la récession l’Espagne, l’Italie, la Grande Bretagne. Demain, ce sera le tour de la France, alors que la Grèce s’est effondrée à cause des interventions du FMI et de la BCE. En France, où les entreprises ferment ou délocalisent, où 5 millions de personnes sont en recherche d’emploi et 9 millions réduites à la pauvreté, la base industrielle ne représente plus désormais que 12% du PIB, le déficit commercial était en 2011 de 75 milliards et la dette publique a atteint 1800 milliards d’euros tandis que les intérêts sur la dette dévorent la moitié des revenus de l’Etat.
L’alternative à tout cela ne peut que venir de la longue file des jeunes et des moins jeunes qui, sac au dos, se dirigeaient jeudi dernier vers l’immense Parc départemental de la Courneuve – si semblables aux pèlerins qui chaque année traversent la moitié de l’Europe pour se rendre à pied à Saint-Jacques de Compostelle, mais aussi tellement différents… – et qui, sac réendossé, repartaient dimanche soir vers leur rendez-vous, individuel ou collectif, avec la lutte pour un avenir meilleur.
Giustiniano Rossi
traduit par Rosa
Paris, 17 septembre 2012