La sacro-sainte liberté d’offenser

Posté le 24 septembre, 2012 dans Culture


Il y a un étrange raisonnement dans les considérations, dont certaines sont animées d’un élémentaire bon sens, abandonné par la suite, que Pierluigi Battista fait dans l’éditorial « La liberté n’est pas un risque » publié dans le Corriere della sera. Celui d’évaluer de son point de vue, du nôtre ou de celui de la majorité occidentale (laïque, agnostique, catholique, protestante, juive) les évènements qui concernent les récentes offenses à l’Islam. Le raisonnement est le suivant: le film « L’innocence des musulmans » est de la pacotille (en tout cas à distinguer de la littérature de Rushdie), il s’agit d’une grossière provocation à éviter et à condamner mais qui concerne directement qui la produit et la fait circuler et non l’univers occidental qui ne peut courir le risque de limiter la liberté d’expression de chacun. Même pas de ceux qui offensent les sentiments et le credo d’autrui.
Battista soutient, pas seulement indirectement, une vision égocentrique et fermée de la société. Il néglige (volontairement?) certains aspects anthropologiques et culturels des racines désormais multiethniques et multiconfessionnelles présentes dans les nations occidentales et y oppose certaines catégories comme élément absolu et inviolable. L’une d’elles est, justement, la liberté d’expression que nous aimons et défendons tous. Mais pour des questions moins transcendantes combien de fois a-t-on discuté de son essence profonde qui, comme on nous l’enseignait quand nous étions enfants, « finit où commence celle des autres » ?
Les insultes gratuites privées de toute logique que certains hommes politiques se jettent à la figure par habitude sont-elles une manifestation de la liberté de penser? Un bon éducateur les retiendrait comme un mauvais exemple, comme un usage fondamentaliste, incendiaire du mot, car aucun argument ne vient soutenir de telles explosions de « liberté ». C’est hélas l’utilisation que la pire politique et la pire presse nationale, et pas seulement, nous offrent au quotidien. Une société sans règles est-elle libre? Battista le premier répondrait non. Alors pourquoi Monsieur Charb dont le petit visage espiègle et le poing levé (s’agirait-il d’un salut guevariste?) se rencontre souvent sur les pages du Corsera, soutient-il la nécessaire liberté de charger le trait d’une verve satirique subjective pour blesser un sentiment religieux qu’il ne reconnaît ni ne partage? Pourrait-il lui aussi aller un peu plus loin que son point de vue d’éditeur, de journaliste et de citoyen et évaluer les effets d’un geste qui, au nom de la liberté de satire, blesse le point de vue du musulman ou pourrait blesser le fidèle de n’importe quelle religion, comme l’exemple des fantaisies sexuelles avec crucifix stigmatisées à juste titre par Battista ? L’unique liberté de ces produits créatifs revient à celle de proférer des injures, ce qui n’est au fond pas un bien grand but, que l’on soit croyant ou non.
On découvre que la sortie extrémiste augmente le tirage et les ventes de Charlie Hebdo et c’est tout ce qui leur importe. L’éventualité de réactions violentes, et surement fanatiques comme celles de la semaine dernière contre les symboles occidentaux, n’intéresse pas de tels paladins de la liberté d’expression. Cela devrait intéresser qui doit garantir ouverture et convivialité. Mais certains défenseurs a priori du beau geste et de la liberté come critère abstrait, parmi lesquels l’éditorialiste du Corsera finit par se placer, sortent les faits de leur contexte, comme l’ont fait longtemps les partisans du révisionnisme historique. Il est bon que même ceux qui aiment les principes et les idéaux évitent de faire rentrer la géopolitique et la culture sociale dans des catégories qui appartiennent à leur propre vision du monde et non au monde entier. Nous qui sommes, bon gré malgré, enfants du siècle des Lumières et de la temporalité papale, du 14 juillet et de la Restauration, nous exprimons avec de tels points de repère, quelque chose qui est étranger non seulement aux chiites afghans mais aussi aux sunnites du Bosphore. Battista, Panebianco, d’autres idéologues de l’anti-intolérance de retour, pour peu cultivés qu’ils soient, le savent bien. Et pourtant ils font le lit d’autres catégories: peur et lâcheté lancées sur l’orgueil national, de l’Europe, de l’Occident, de la catho-laïcité et de je ne sais quels autres repères qui nourrissent notre passé et notre présent, souvent avec des réveils tout ce qu’il y a de plus inquiétants. Ils sont rares ceux qui s’efforcent d’approcher le point de vue de l »autre, il est plus facile d’exhiber son nombril et de s’étonner que d’autres n’apprécient pas l’exhibition. Si dans leur fondamentalisme, ils se fâchent, ils passent pour des intolérants. Les autres, toujours les autres.

Enrico Campofreda
20 septembre 2012-09-24
Traduit de l’italien par Rosa

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