UNE GÉNÉRATION À L’ABRI DE L’ESPOIR

Posté le 6 janvier, 2013 dans Economie

La grande précarité chez les jeunes
Revenue sur le devant de la scène politique grâce à l’élection présidentielle de 2012, la lutte contre l’exclusion sociale des jeunes se pose comme l’un des défis majeurs des années à venir. Pour les moins de 25 ans, la détresse a aujourd’hui remplacé l’insouciance, et la pauvreté la débrouille. Face à la multiplicité des dispositifs et des acteurs, aux soutiens financiers rares ou incertains, construire leur avenir devient une course d’obstacles pour les jeunes en difficulté. Freins économiques et sociaux accroissent la vulnérabilité de ces nouveaux adultes. Faut-il se résigner à ce que cette expérience de la précarité devienne un passage obligé ?

Accéder à plus d’indépendance et sortir des carcans familiaux, scolaires ou institutionnels est un souhait commun à tous les jeunes, en recherche d’eux-mêmes. Mais bien qu’attendu avec impatience, l’âge légal n’entraîne pas de facto l’autonomie. La bonne volonté ne suffit plus pour gérer seul sa propre existence. Sans expérience professionnelle, même quand ils sont diplômés, les jeunes subissent aujourd’hui fortement une crise économique qui les empêche de stabiliser leurs revenus et de construire leur vie. Les chiffres sont explicites : 30, 5 % des jeunes français sont sans ressources et 40,2 % sont au chômage1. Ils sont 75 millions à être au chômage dans le monde, soit une augmentation de 4 millions depuis 2007 et les débuts de la crise économique actuelle…

Un système qui accentue les vulnérabilités
Cette période de transition entre l’enfance et l’âge adulte est encore plus délicate pour ceux qui ne peuvent compter sur l’appui familial. Et pourtant, c’est à eux qu’il est paradoxalement demandé de s’autonomiser plus rapidement et d’acquérir sans transition une autonomie financière, professionnelle et résidentielle. Il en va de même pour ceux qui bénéficient de l’Aide Sociale à l’Enfance ou de l’accès à une Maison d’Enfants à Caractère Social, et qui à partir de 18 ans, perdent les protections dont ils bénéficiaient jusqu’alors. La sortie du milieu scolaire avant 18 ans et sans qualification, est un marqueur sans appel. Parmi ces 140 000 jeunes qui décrochent chaque année à des âges différents, observent tous les acteurs, la plupart ont connu ruptures familiales, relations conflictuelles avec les parents ou leurs substituts, et exclusions à répétition que ce soit des établissements scolaires ou des lieux d’accueil. Ce sont à ces difficultés multiples, vecteurs de désocialisation, que les intervenants sociaux sont confrontés. Ainsi selon la dernière enquête Jeunes réalisée par le CNLAPS et la FNARS en 2012, au moins 32 % des jeunes accueillis au sein des centres d’hébergement et des chantiers d’insertion du réseau FNARS ont arrêté leur scolarité avant 16 ans et 66 % sont demandeurs d’emploi.

Un état défaillant
Même si la France comme l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Norvège, la Suède et la Finlande fait partie des pays européens qui ont une législation spécifique pour l’accompagnement à l’âge adulte des jeunes en difficulté sociale et familiale, l’attente de politiques publiques efficaces pour amener les jeunes vers une autonomie réelle et combler le manque de soutien familial perdure, gouvernement après gouvernement.
La fin de la scolarité obligatoire fixée à 16 ans, la majorité légale à 18 ans et le démarrage des minima sociaux de droit commun type RSA à 25 ans laissent une grande partie des jeunes majeurs sans aucune ressource. Seuls ceux bénéficiant de contrats jeunes majeurs signés avec les conseils généraux peuvent voir étendue de 18 à 21 ans la protection de l’enfance dont ils bénéficiaient auparavant, en cas de « difficultés susceptibles de compromettre gravement leur équilibre ». Décentralisée depuis le début des années 80, cette aide administrative présente des critères d’attributions imprécis et est, de fait, allouée de manière hétérogène par les conseils généraux. Un flou auquel s’ajoute la disparition en cours du pendant judiciaire de la protection de l’enfance, la protection jeunes majeurs, que l’Etat ne finance plus. Pourtant la volonté politique est claire, dès le début des années 80, avec l’instauration d’un réseau d’accueil et d’orientation pour les jeunes à partir de 16 ans. A la suite de la publication du rapport Schwartz en 1981, l’Etat a en effet mis en place des missions locales à la disposition des jeunes, pour une prise en charge globale, ainsi que des permanences d’accueil, d’information et d’orientation (PAIO). Les missions locales continuent de proposer aux jeunes un véritable accompagnement mais souffrent à la fois d’un manque cruel de moyens, de l’empilement de dispositifs devenus illisibles et de la pression du service public de l’emploi, qui tend à vouloir « placer » le jeune dans un dispositif plus qu’à l’accompagner dans un projet construit avec lui.
En outre, en voulant se concentrer sur le problème majeur du chômage, les dispositifs ont de plus en plus négligé le volet social. Que ce soit TRACE (trajet d’accès à l’emploi), de 1998 à 2003, les emplois jeunes, le CIVIS (contrat d’insertion dans la vie sociale) dès 2005, le contrat d’autonomie ou aujourd’hui des emplois d’avenir, l’objectif reste le même : accompagner les jeunes en grande difficulté vers un emploi durable ou dans un projet de création ou de reprise d’une activité non salariée, en omettant l’accompagnement social indispensable pour des jeunes ayant besoin de se réapproprier leur avenir, et en créant systématiquement des dispositifs parallèles au droit commun, qui finissent par entretenir une économie de la précarité.
« Il y a 30 ans, les dispositifs parlaient d’insertion sociale et les accompagnants travaillaient sur l’ensemble des ruptures ou des difficultés que le jeune pouvait rencontrer. Mais le nombre de places pour ces dispositifs a fondu depuis les années 80 et ils n’ont guère su s’adapter à la nouvelle donne de l’emploi avec l’arrivée de la crise », indique Bernard Heckel, directeur du CNLAPS.

Une culture du résultat au détriment des objectifs d’insertion
« Certains jeunes sont tellement loin de l’emploi qu’ils ne peuvent quasiment pas entrer dans des dispositifs liés à l’insertion professionnelle. Il faut maintenant attendre de voir quels jeunes vont pouvoir bénéficier des emplois d’avenir », ajoute Bernard Heckel. Les attributs de la contractualisation versus responsabilisation restent fondés, mais la question de sa généralisation se pose. Une partie des jeunes, en effet, est dans une difficulté telle qu’ils ne peuvent faire de projet qu’au jour le jour. Ceux-là ne peuvent formuler un projet professionnel, avec des objectifs à réaliser et des résultats à atteindre, ce qui les exclut de la possibilité de bénéficier d’un contrat jeune majeur, par exemple, alors qu’ils font à l’origine partie du public concerné par ce dispositif. Sans ressource , ils se dirigent vers l’hébergement d’urgence (20 % des appels du 115 sont passés par des jeunes) ou restent dans la rue. L’obligation de résultat semble avoir fait son entrée dans le secteur de l’exclusion sociale et conditionne, officiellement ou non, l’obtention de subventions. Ainsi, les structures, qui doivent dorénavant amener le plus de jeunes vers l’emploi, vont, logiquement, orienter leur accompagnement vers les publics les plus engagés dans le chemin de la réinsertion professionnelle à court terme. Le maintien de la France parmi les pays proposant des dispositifs spécifiques pour les jeunes en difficulté doit être aujourd’hui sérieusement débattu : non seulement les ponts avec l’insertion durable sont limités, mais on compte un nombre croissant de jeunes qui ne remplissent pas les conditions pour en bénéficier et « attendent » parfois d’avoir 25 ans pour, enfin, avoir accès à l’ensemble de leurs droits, à commencer par le RSA. Un accompagnement socioprofessionnel de qualité et un accès au droit commun dès 18 ans constitueraient des pistes pour améliorer la situation d’une jeunesse pour partie de plus en plus désemparée.

Céline Figuière
http://www.fnars.org/component/content/article/1217-f-le-magazine-de-la-fnars/f-mag-septembre-2012/dossier-la-grande-precarite-chez-les-jeunes/3940-une-generation-a-l-abri-de-l-espoir

1 Selon une enquête menée par le Secours Catholique prenant en compte les jeunes rencontrés en 2010
2 Bureau International du Travail : tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2012
3 CNLAPS : Comité National de Liaison des Associations de Prévention Spécialisée

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