[No TAV] Lettre de Niccolo depuis la prison de Turin

Posté le 20 février, 2014 dans Répression

LETTRE DE NICCOLO DEPUIS LA PRISON DE TURIN

Turin, 22 janvier 2014, prison des Vallette

J’écris à tous les compagnons de lutte, aux NoTAV des vallées et des
villes, à ces jeunes voyous exalté-e-s qui en février 2012 envahissaient
l’A32 et à celles et ceux, moins jeunes, qui en 2005 déjà se frayaient
un chemin à coups de bâtons à l’intérieur des grilles du chantier. Je
vous écris pour abattre la distance qui nous sépare aujourd’hui, pour
faire que ce moment se transforme en une occasion de continuer à mieux
nous connaître, pour lancer et recevoir des points de réflexions.

Quand j’habitais encore à Pesaro, avant de déménager à Turin,
j’entendais les parents de mes camarades d’école parler de grande
vitesse et de NoTAV. Les bien-pensants disaient qu’il ne s’agissait que
de “4 montagnards”, et que ceux-ci n’allaient pas durer bien longtemps.
Arrivé à dix-huit ans dans la capitale piémontaise, je compris que les
comptes ne changeaient pas : en 2010, je me suis rapproché de la Val di
Susa, rendu curieux par les récits qui m’en arrivaient depuis les
/presidi /[endroits physiques, occupés ou non, où se retrouvent les
NoTAV et autour desquels s'organise la lutte : chalets, campements,
etc..., NdT] et des nuits sans sommeil à attendre l’arrivée des
pelleteuses. Il était clair que ces “montagnards” étaient soit pourvus
d’une résistance physique inhumaine, ou bien qu’ils étaient beaucoup
plus de 4 et bien organisés !

Je ne savais même pas exactement à quoi allaient servir les sondages,
mais tout ce bouillonnement m’enthousiasmait et je m’y jetai la tête la
première. Maintenant, il ne m’en reste que quelques fragments qui
parcourent ma mémoire : le froid incrusté dans les os et la grappa de
six heures du matin pour tenir bon jusqu’au changement de tour à
l’Interporto de Susa ; les charges de police au milieu des bois et les
boules de neige contre les boucliers. Et puis la police, encore, mais
sur la SS24 cette fois, qu’un blocage organisé par des gens énervés
avait obligé à retourner à la caserne en passant par Bardonecchia. Des
mois plus tard, pendant une manifestation à Turin, j’avais entendu un
flic marmonner à un autre, à propos de cette soirée-là : “on a mis plus
de trois heures à rentrer à la maison”. Avec un peu de recul, et en
repensant aux blocages d’après la chute de Luca, j’aurais aimé leur
répondre “vous vous en tirez bien, soyez contents de ne pas y être
restés la journée ” !

A cette époque, il y avait beaucoup de gens. Pas énormément, mais bien
réparti-e-s, chaque personne avait une responsabilité directe ou son
action à réaliser pour mettre en marche ce mécanisme qui cherchait à se
concentrer et à tenter de différentes façons de s’approcher et de gêner
les machines. Le quotidien se transformait, parce que les journées
étaient toutes entières tournées vers cet objectif, chacun-e se sentait
protagoniste à sa façon et comprenait quel réaction en chaîne aurait
provoqué le fait de repartir, de faire un pas en arrière.

Cet hiver de lutte, qui n’a été pour moi qu’une mise en bouche, avait
des caractéristiques que j’allais retrouver à une échelle beaucoup plus
grande au cours des périodes qui suivirent, jusqu’à aboutir à
l’extraordinaire mélange de pratiques de l’été 2011.

Il serait très utile de les dépoussiérer aujourd’hui pour affronter les
défis qui se plantent devant nous en ce qui concerne le futur immédiat,
mais le parquet ne semble pas être de cet avis. Si le mouvement a fait
des pas de géant au cours de la dernière période en accueillant le
sabotage en tant que pratique légitime de qui se rebelle contre les
projets imposés par l’État, ce dernier a décidé, à travers cette
enquête, d’attaquer un important bagage d’expériences accumulées au
cours des ans, en en redéfinissant les contours et en en déformant le
contenu. Ils parlent d’“organisation paramilitaire”, de “subdivisions
des rôles”, de “hiérarchies” et de “groupes spécialisés”, les mêmes
termes avec lesquels ils se réfèrent à la façon de conduire leurs
guerres, et qui naturellement ne nous appartiennent en rien.

Contre cela, cela fait depuis 2010 que celles et ceux qui luttent ont
compris que pour repérer une colonne de fourgons ou une pelleteuse, ou
encore un bout d’une excavatrice, il suffit de se placer dans un bar,
sur un balcon ou aux angles des rues qu’ils parcourent tous les jours et
de regarder dans la bonne direction. A partir de là, le tam-tam d’appels
suivra son cours, sans ordres ni commandants. Cela fait depuis 2010 que
l’on se parle pour comprendre les exigences des un-e-s et les capacités
des autres, entre qui peut prendre sa journée de travail et qui est
disposé à sécher l’école, qui a des enfants assez grands pour ne plus
avoir à s’en préoccuper et qui est là simplement parce qu’il n’y a rien
d’autre à faire. Dormir à la belle étoile n’a jamais été un problème si
les circonstances l’exigeaient, mais ce n’est pas vraiment pour ça que
l’on peut parler de ninjas super-entraînés. Ces expériences se sont
enrichies avec les années, et avec elles toutes les personnes qui y ont
participé ou contribué d’une façon ou d’une autre.

Certain-e-s sont né-e-s dans la vallée et ont appris à lutter ici, et
d’autres sont venu-e-s pour lutter et ont appris à marcher. Quelles que
soient les personnes qui sont descendues vers le chantier cette soirée
de mai, elles ne seront certainement pas plus spéciales que toutes
celles qui ont grandi en s’opposant à la construction de ce train,
justement parce qu’elles ne pourraient que puiser dans ce même bagage.

Non satisfaits de cette blague, les deux procureurs passent du coq à
l’âne en lançant des sentences contre les NoTAV comme s’il s’agissait de
torpilles, et dégainent un concept digne d’un cours de formation pour
flics (mais de la première leçon) : contrôle du territoire. Un contrôle
qui serait, selon leurs propres mots dans un passage fumeux de leur
dossier, pratiqué par les franges violentes du mouvement.

Peut-être auraient-ils oublié le fait que n’importe qui luttant en Val
Susa, plutôt que de contrôler, refuse d’être contrôlé-e ? De telle façon
que les seules franges violentes qui poursuivent cet objectif sont ces
messieurs et ces mesdames en uniforme ou en casque bleu, qui foncent
dans leurs bolides de haut en bas et de bas en haut à travers la vallée.
Depuis 2011 et jusqu’à aujourd’hui, des milliers de personnes ont rôdé
sur les sentiers autour du chantier. Je me rappelle d’un tir à la corde
constant pour arracher des bouts de bois qui puissent être parcourus
librement, sans que de sales types en cagoule et en tenue de camouflage
ne te barrent la route, en te pointant éventuellement le pistolet en
pleine tête sans aucune raison, comme quelques NoTAV pourraient le raconter.

Août 2011 a été sué jour après jour : il fallait construire le
/presidio/de Clarea. Mais les check-points sous l’autoroute, à l’entrée
du chemin de terre, étaient asphyxiants. Malgré ça, quelqu’un a eu la
brillante idée de proposer une rencontre quotidienne à Chiomonte pour
regrouper une cinquantaine de personne et faire la traversée tous et
toutes ensemble, pour que les arrestations et les identifications soient
beaucoup plus difficiles à réaliser. Ce qui fonctionna, et permit que le
matériel arrive jusqu’à la Baita, tandis que les personnes soumises à
des interdictions de territoire pouvaient se déplacer de façon plus
légère. Dans les moments de bonne humeur se montaient des banquets, qui
s’achevaient souvent en véritables fêtes et qui se rendaient sous cette
autoroute pour démolir de façon toujours plus improbable ces monstres de
fer et de ciment que l’on appelle jerseys.

Leur concept de “contrôle” se voit démenti par une réelle connaissance
diffuse du territoire que possèdent celles et ceux qui s’opposent.
Celle-ci, ajoutée à l’inventivité et à la nécessaire détermination, a
toujours été insaisissable pour les flics et les enquêteurs.

Ces gens tentent d’établir une présence massive et un œil indiscret sur
les routes de toute la vallée, se déplaçant selon leur bon plaisir. Il y
a quelques mois, un jeune me parlait du niveau de militarisation de Susa
et, tandis qu’il le décrivait, cela me rappelait les histoires d’un ami
tunisien à propos de l’assaut militaire de Gafsa lors des révoltes de
2005. A cette époque, lui et d’autres plus jeunes s’étaient retirés dans
les montagnes, tandis que d’autres étaient restés résister en ville. Je
ne connais pas bien l’histoire, mais dans ses souvenirs, quelques-uns
avaient pris des coups de fusil tirés par les hommes en camouflage. Nous
savons tous qu’à ce difficile “hiver” tunisien allait suivre un
fleurissant printemps de révolte qui allait faire trembler le bassin
méditerranéen dans son ensemble.

Bien sûr, nous autres n’avons pas ces prétentions, et nous nous
contenterons de ne pas avoir nos montagnes percées et d’inutiles
stations pharaoniques à Susa. Les outils pour continuer à lutter sont
là. La créativité aussi.

Nous, entre-temps, nous résistons avec la tête de mule que ce mouvement
nous a toujours inspiré. Nous espérons seulement que vous n’irez pas
trop vite et que nous pourrons être dehors quand il sera temps de
boucher ce trou à Clarea avec les ruines du chantier….et tant qu’à
faire, avec un peu d’autoroute aussi.

Liberté !

Chaleureusement, //Niccolò

Pour lui écrire :

*Niccolò Blasi
Casa di Reclusione
Via Casale San Michele, 50
15100 Alessandria*

Posted on by notavfrance

traduit de l’italien depuis Informa-azione.

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